29.5.26

Le Code noir et l'hypocrisie de l'absolutisme religieux

Je termine mon mémoire de recherche et prépare activement sa soutenance.

Et j'apprends que le Code noir a été abrogé hier, jeudi 28 mai.

Et comme visiblement, je commence à avoir quelques reflexes d'historien, je me pose quelques questions sur ce code.

Le Code noir est l'édit de Louis XIV « sur la police de l'Amérique française » (en gros les quelques colonies française que la France avait au XVIIe). Ce texte a été préparé par Colbert à partir de 1681 et signé par son fils, le marquis de Seignelay, en 1685, soit la même année que la révocation de l'Édit de Nantes. Ce n'est pas une coïncidence : les deux textes participent au même projet politique de la monarchie absolue sur le plan religieux.

On le sait, j'en ai déjà parlé longuement dans mon mémoire, mais Louis XIV cherchait à unifier la foi au sein de la France, son fameux crédo "Un roi, une foi, une loi". Donc, en révoquant le texte de son grand-père et en boutant les protestants hors de France, le code noir se devait de faire la même chose dans les colonies.

Mais pourquoi spécifiquement les colonies ?

Eh bien, c'est ici que le texte de 1685 révèle sa contradiction la plus profonde, et la moins souvent assumée par ses rédacteurs. Depuis 1315, un principe ancré dans la tradition juridique française voulait que quiconque foulait le sol du royaume fût libre. L'édit de 1685 marque le début d'un droit colonial français en tant qu'ordre juridique spécial, où le pouvoir central autorise par exception dans les colonies une pratique, l'esclavage, interdite sur le sol français ! Autrement dit, pour que la traite soit possible, il fallait inventer un espace juridique hors-droit ordinaire. On a donc compris que l'esclavage serait permis en dehors des frontières de la France, mais est-ce que ce code ne révèle pas des contradictions encore plus profondes ? Et c'est là que je rattrape mon mémoire sur la tolérance religieuse, la reconnaissance de l'âme et le salut du pécheur chrétien.

Le code noir reconnait aux esclaves le droit au baptême, le mariage, les sépultures chrétiennes, la non séparation des familles, etc.

Mais, et c'est là tout la magnificence hypocrite car si ces esclaves avaient une âme, le code noir, dans son article 44, reconnait qu'ils étaient aussi des biens meubles, des choses transmissibles, saisissables et vendables.

En résumé, ce code noir autorisait la vente de chrétiens baptisés, pourvus d'une âme mais dont la valeur marchande dépassait les considérations éthiques et religieuses. Cette hypocrisie, à la fois religieuse et politique, a permis le début d'un commerce triangulaire florissant.

Louis Sala-Molins, professeur de philosophie politique à Paris I et auteur du Code noir ou le calvaire de Canaan (PUF, 1987), est l'un des rares penseurs à avoir nommé cette construction pour ce qu'elle est. Son analyse met au jour le fondement idéologique central du texte : permettre aux esclaves de faire leur salut, justifiant ainsi l'acquiescement de l'Église à la traite des Noirs. 

Sala-Molins dit : « Le Code noir marque au fer rouge et au fouet la loi blanche sur la peau noire, à l'ombre des Lumières, affairées à traquer tous les préjugés, partout, tous sauf un : l'esclavage des Noirs, la bestialité des Africains ». Ce n'est pas une formule polémique. C'est un diagnostic juridique !

Du coup, je me replonge dans les textes fondateurs des philosophes des Lumières. Impossible qu'ils soient passés à coté de ça. Et c'est dans les œuvres de Montesquieu (De l'esprit des lois) et dans certains contes philosophiques de Voltaire (Candide) que l'on trouve des dénonciations mordantes de la manière dont les Blancs traitent leurs esclaves noirs. Chez Diderot (Histoire des deux Indes), on découvre le premier appel à l'insurrection anticoloniale et Rousseau écrit les mises en garde les plus sévères contre les tentatives des sciences européennes de « juger le genre humain ».

Mais rien de vraiment tranché ni de définitif. J'avoue ma déception.

En fait 1685 révèle, au fond, que la monarchie absolue de Louis XIV n'est pas une idéologie cohérente, mais un assemblage de nécessités. L'unification religieuse répond à la logique de la souveraineté. L'expansion coloniale et la traite répondent à la logique du profit. Quand les deux entrent en contradiction, et elles entrent en contradiction dès l'article 2 du Code noir, c'est le profit qui l'emporte, enveloppé dans le langage du salut chrétien.

La révocation de l'édit de Nantes offrit à la France un semblant d'unité spirituelle obtenu par la violence étatique. Le Code noir fit de même aux colonies : il donna l'apparence d'un ordre moral catholique tout en organisant juridiquement le régime de la plantation. Le baptême devint une formalité administrative, non un acte de libération. Et l'Église catholique, associée à ce dispositif nauséabond, en sortit compromise. Au final, la France entrera dans le XVIIIe siècle avec, dans ses bagages législatifs, deux textes fondateurs qui disaient à peu près la même chose : que la foi du roi ne valait que ce que son économie pouvait se permettre d'accorder.

Je vais sans doute terminer ma soutenance en rappelant ce fait d'actualité, ca fera une ouverture intéressante.




22.5.26

Empereur Constantin et sa conversion au catholicisme romain

 Hier, le 21 mai, c’était la Saint Constantin. J’aime beaucoup cet empereur romain qui fût le premier à s’être convertit au catholicisme romain, bien qu’il n’ait accepté le baptême que sur son lit de mort.

Mais j’aime surtout l’histoire romancée de sa conversion.
En 312 ap JC, l'Empire romain est divisé entre plusieurs prétendants au pouvoir. Constantin contrôle la Gaule, la Bretagne et l'Hispanie, tandis que Maxence règne sur l'Italie et l'Afrique du Nord depuis Rome. Les deux hommes sont rivaux et la confrontation devient inévitable. Maxence se considère comme le légitime empereur d'Occident. Il s'est emparé de Rome en 306 et a consolidé son pouvoir en Italie. Constantin, de son côté, cherche à unifier l'Occident sous son autorité. Et donc, En 312 ap JC, il décide de marcher sur Rome avec une armée relativement modeste d'environ 40 000 hommes.
Maxence dispose d’une armée plus nombreuse et surtout d’un avantage stratégique très important ; il peut s’abriter derrière les murailles et fortifications de Rome.
Les deux armées auraient pu combattre selon un siège long et fastidieux, mais étrangement, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé ainsi.

Maxence, par une décision étrange que personne n’explique, décide une sortie à l’encontre de Constantin. Il décide de franchir le Tibre (mais il pense tout de même à se fabriquer des barques et des ponts flottants au cas où il faudrait faire marche arrière).
Constantin lui, et selon ce que rapporte l’évêque de Judée Eusèbe de Césarée, …. Voit une croix enflammée dans le ciel !
C’est le signe de la victoire que lui confère le dieu des Chrétiens ! (Le tout accompagné, soi-disant, des mots « Par ce signe, tu vaincras… » En toutô nika en grec ancien.)
Cette ardeur nouvelle enflamme les cœurs de ses soldats, et ces derniers en viennent même à peindre sur leurs boucliers la croix du Christ ! Une première dans l’histoire militaire de Rome.
Constantin se bat comme un lion, et même en infériorité numérique, ses troupes forcent celle de Maxence à se replier. Ils buttent contre le Tibre et se noient à cause de ces fameux ponts flottants incapable de soutenir cet afflux de fuyards.
C’est la débâcle, la défaite et la mort de Maxence (dont la tête sera promenée au bout d’une pique).
Constantin devient donc maitre de Rome et prend le nom de Maximus Augustus.

Vérité historique ou vision de la dernière chance, Constantin attribuera ce revers du destin au Christ. Et publiquement, il proclamera que cette victoire décisive est l’œuvre du dieu des Chrétien.
L’histoire est magnifique mais on retiendra surtout que cette année de 313 ap. JC marque le début de l'alliance entre le pouvoir impérial romain et le christianisme. Ainsi, la même année, il initie l’édit de Milan qui autorise la liberté de culte aux chrétiens. Progressivement, le christianisme, religion jusqu'alors persécutée, devient la religion privilégiée, puis officielle de l'Empire ! Tout ça grâce à une croix et quelques mots en grec ancien.

Alors, bonne fête Constantin Imperator, tu as vraiment eu une vie incroyable !

12.3.26

Quelle fonction avaient les démons dans l’Antiquité, et comment celle-ci évolue dans l’Antiquité tardive ?

Trois Mercuries, Vénus assises et deux Amours, Bacchus, Mercury, Pan et les génies, Psyché et Diana avec une branche d'olivier, Paris, Bibliothèque des arts décoratifs (bibliothèque) ©Getty - photo de DeAgostini / Getty Images

        Au travers des documents présentés dans le dossier, on cherche à comprendre quelles fonctions avaient les démons dans l’antiquité et comment elles évoluent dans l’antiquité tardive, soit dans les environs des années 400 au sein de l’empire Romain. Ces documents composés d’une photo de la divinité secondaire Bès (sous la forme d’une figure en terre cuite), des X textes traitent de l’influence divine sur les actions des hommes. Ce qui correspond à la définition du terme “démon” chez Homère reprise par Le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio. On désigne donc une divinité qui exerce sur l’humanité une action bienfaisante ou funeste. Ce qui veut dire que les hommes cohabitent et sont influencés en permanence par des êtres surnaturels qui modèlent leurs croyances. Au sein de l’empire Romain, le nombre important de ces divinités crée un polythéisme religieux qui, adossé à la puissance du culte impérial, structurent socialement et politiquement la vie au sein des cités mais également sur tout le territoire. Or, l’avènement des cultes monothéistes (le christianisme en particulier mais aussi le culte de Mithra, d’Isis ou Cybèle) donne l’opportunité aux gens de se questionner sur le véritable impact de ces démons dans leur vie au quotidien mais également dans la perception de leur mort (ou de la vie après la mort).

La problématique que je propose de suivre est la suivante : “comment la transition du polythéisme au christianisme a modifié l’image, la perception et la fonction des démons ?”

Avec l’appui du corpus de document, je suivrai une démarche chronologique pour esquisser d’abord les mutations subies par le polythéisme en vigueur au sein de l’empire Romain. Puis, nous verrons comment les tensions liées à la cohabitation des différents cultes se cristallisent dans la peur du surnaturel . Et enfin, nous nous focaliserons sur l'essor du christianisme et ses conséquences.


Un polythéisme en mutation

On sait que l’antiquité au sein de l’empire Romain a dû faire face à des guerres incessantes mais aussi à des famines dévastatrices suivies d’épidémies. On citera la peste antonine (165) qui causa d' innombrables victimes. On peut donc comprendre que ce contexte d’instabilité permanente génère le désarroi chez les Romains. La prière aux dieux reste pourtant la première des réponses comme le premier des réflexes. On prie en public car le fait d’honorer les dieux fait partie intégrante de la fonction de citoyen. Les dieux romains ne répondent pas directement aux personnes qui les prient. Ils utilisent les rêves ou nécessitent des oracles pour décrypter leurs volontés. Mais les démons (on rappelle qu’on parle de divinités souvent mineures) interviennent pour influencer moralement ou effectivement la vie des gens. Les démons, dans l'antiquité, ne sont pas forcément bons ou mauvais. Ils interviennent dans la vie des hommes sous la forme de la destinée ou bien d'événements fortuits. Par exemple, le bateau d’Ulysse est détourné de sa route par des vents dont les intentions sont funestes. Les hommes sont à la merci de ces démons et ne font que réagir à leur actions. Ils subissent leur destin et ne sont guère maîtres de leur salut. Plutarque, dans l’extrait De defectu oraculorum (415a – 417b) pose la question d’un niveau intermédiaire entre les hommes et les dieux ; en l'occurrence les démons (la race des génies). Pour lui, c’est un lien entre le divin et l’humain. Ainsi, l’homme n’est pas complètement maître de ses décisions et encore du moins des conséquences de ses actions. Cette esquisse de la notion de libre arbitre est intéressante car jusqu’à présent, ce que les hommes ignoraient, ils le mettaient sur le compte des dieux. C’est la dimension de “daimōn” soutenue par Vinciane Pirenne-Delforge. L’homme ignore l’identité de celui qui conduit ses actions tout en la subissant tout de même, sans contrôle. Porphyre, De abstinentia (II, 37-38), rappelle également que pour Platon les bons démons portent les prières des hommes vers les dieux. Ils ont donc une utilité et une vraie fonction parfaitement admise.

Cohabitation et tensions

Ramenées par les soldats en campagne, de nouvelles divinités issues d’Asie, d’Egypte ou du Moyen-Orient apparaissent dans le quotidien des Romains. On les intègre facilement et rapidement dans l’espoir que les prières adressées à ces nouvelles divinités trouvent des réponses plus rapides qu’au panthéon historique. La religion juive était déjà connue mais l’apparition du christianisme et sa rapide propagation au sein de l’empire Romain commence à inquiéter. On accuse les chrétiens de ne pas respecter le culte impérial (ce qui est considéré comme un acte de trahison). Mais si l’on recentre notre réflexion sur la question des démons, les chrétiens avancent l’idée d’une vie possible après la mort. Le salut de l’âme devient un point important dans la différenciation des religions. Mais il y a aussi la question de la dualité entre le bien et le mal. Le bien est récompensé et le mal est condamné. Le bien est représenté par Dieu et ses croyants et le mal par les anges déchus qui prennent la forme et le nom de démon. Les démons représentent le péché et les mauvais aspects des forces surnaturelles qui influencent l’homme pour le conduire à sa perte. Ils empêchent l’homme vertueux de sauver son âme pour le conduire à la damnation. On transforme donc, progressivement, le lien et le moyen de communication entre les hommes et le divin en quelque chose de mauvais. Ces divinités mineures deviennent mauvaises. Il ne faut donc plus les écouter ni leur obéir, au prix de son âme. Cette peur de la damnation favorise aussi l’importance des prêtres, désormais seuls à pouvoir communiquer et transmettre la parole divine. Une autre façon de transformer l’identité et la fonction des démons est de banaliser l’identité des Agathos Daimôn comme on banalise les actions divines dans la vie des hommes. Jamblique, De mysteriis aegyptiorum, admet une différence entre les bons et les mauvais démons. Les dieux et les bons démons favorisent le beau et le juste, mais l’injuste et le laid sont forcément l'œuvre des mauvais démons seuls ! On insiste bien sur ce schisme entre les démons qui deviennent d’un coup autonomes dans  leurs actions. Certains peuvent désormais agir (mal agir de leur plein gré), ces derniers sont à éviter et à proscrir.

L'essor du christianisme
Le christianisme commence donc à toucher pratiquement toutes les classes sociales. Et même si certaines phases de persécutions sont à noter, l’édit de Milan  promulgué en 313 par les co empereurs romains Licinius et Constantin Ier apaisent les tensions et la religion chrétienne est désormais officielle, libre donc de prospérer. Constantin lui-même se convertit au christianisme (alors qu’il est, à la base, affilié au culte du soleil, Sol Invictus). Et même si les chrétiens sont encore peu nombreux dans l’empire et relativement concentrés en bordure sud de la Méditerranée, le fait d’avoir dans leur rang le co empereur est un avantage de poids. Le christianisme prend tout de même son essor en persécutant à son tour les religions polythéistes désormais considérées comme païennes. On cite que la divinité Bès, jusque-là populaire en Egypte pour efficacité de protection est accusée de violence à la sortie des temples ! Le démon battait les passants. Bès est donc devenu un démon. Il était jusqu’à maintenant un messager, un lien entre les dieux et les hommes, une protection efficace. Maintenant, il use de la violence envers les hommes. Sous Théodose Ier, l’édit de Thessalonique (380) interdit officiellement les cultes polythéistes, marquant un tournant décisif. Les temples païens sont fermés ou transformés en églises, et les sacrifices rituels disparaissent progressivement. Plutarque, De Isid, écrit même que des statues d' Osiris et Isis sont profanées. Malgré ces interdictions (et persécutions), le polythéisme persiste dans les pratiques populaires, notamment dans les campagnes, où les croyances liées à la fertilité et aux esprits locaux continuent de prospérer sous des formes discrètes ou adaptées. Mais ces pratiques effraient les chrétiens. On a peur de cette forme de magie (qui est forcément mauvaise). Les démons sont définitivement associés aux interdits, aux pratiques secrètes et malfaisantes. Ils se cachent de la lumière pour tenter le vertueux.


Ainsi, avec la montée en puissance du christianisme dans l’empire Romain, les démons sont de plus en plus perçus comme les serviteurs de l’adversaire du Dieu chrétien. Ils sont vus comme des êtres chassés du ciel pour leur rébellion et ayant un rôle central dans la lutte entre le bien et le mal. Leur fonction devient plus exclusivement associée à la tentation des hommes et à leur corruption morale. Les démons ne sont donc plus des médiateurs entre le monde divin et humain. Ils sont désormais des esprits maléfiques associés à la tentation et au chaos moral. Il y a donc un parallèle possible entre l’évolution du polythéisme romain vers le monothéisme (incarné par le christianisme) et la fonction de démon. On peut y voir une forme de simplification de ces notions religieuses complexes. On réduit le nombre de divinités (jusqu’à n’en garder qu’une seule), et on dresse une dualité entre le bien et le mal, avec au milieu, l’âme immortelle de chaque être humain. L’enfer est destiné aux vils, tandis que le paradis est pour les bons. Et Dieu choisit et communique au travers de son église. La situation est simple, elle est facile à comprendre, elle est aussi facile à se diffuser. La désobéissance, la tentation, le manque de dévotion sont frappés du sceau du péché tandis que la soumission au dogme garantit de revenir après le jugement dernier. Et ce dernier point est la réponse aux peurs issues des instabilités chroniques de l’empire Romain. On cherche à sauver sa vie (et maintenant son âme) et le christianisme y apporte une réponse concrète mais sacrifie au passage toutes les divinités mineures.


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1 - https://dagr.univ-tlse2.fr/feuilleter/high-res/tome_2/partie_1/page_13

2 - https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2000-1-page-31?lang=fr 3 - https://essentiels.bnf.fr/fr/image/378ce650-d8be-49a5-aa8f-f84b0f9112ab-eole-fait-ulysse-un-cadeau-dont-ses-compagnons-ne-sauront-pas-profiter 4 - https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/dieux-daimones-heros-1/daimon-dans-epopee-homerique 5 - https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/dieux-daimones-heros-2/agathos-daimon-et-agathe-tyche

27.12.25

Christopher Nolan et la vérité typologique des anachronismes dans ses films

 


Comme beaucoup de gens, j’ai vu la bande annonce de The Odyssey de Christopher Nolan. C’est évidement, le film que j’attends le plus en 2026. D’une part parce que c’est l’histoire la plus incroyable que je connaisse et aussi parce que Nolan a la réputation d’être précis dans la documentation de ses films…. Jusqu’à un certain point.

Et c’est là que je me retrouve tiraillé entre la « claque visuelle » de Nolan et la rigueur historique dont j’ai payé si chèrement le diplôme.

Ces casques… Celui d’Agamemnon, roi de Mycènes et leader de l’alliance grecque et celui de Ulysse, roi d’Ithaque.

Disons le tout de suite, les casques présentés par Nolan sont de type corinthien. Ils apparaissent au VIIe av J.C, soit presque 300 ans après la présumée chute de Troie. Mais alors pourquoi et comment Nolan a-t-il pu laisser passer une telle erreur anachronique ? Soit il est très mal renseigné (ce dont je doute), soit c’est volontaire. Je penche pour la deuxième option.

Je me pose donc la question de la nécessité d'utiliser volontairement des anachronismes historiques au cinéma afin de favoriser la compréhension globale d'une époque mythique et fantasmée.

À l'époque mycénienne (entre -1600 et -1100, donc au faîte de la puissance de Troie), les guerriers portaient des casques en dents de sanglier ou en bronze de forme conique, comme en témoignent les descriptions de Homère dans L’Illiade.

« …Et Mèrionès donna à Ulysse un arc, un carquois et une épée. Et le fils de Laerte mit sur sa tête un casque fait de peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents blanches d’un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors, et couvert de poils au milieu…. »

Homère - Illiade

Esthétiquement, ce n’est pas très beau et même si le travail du bronze était déjà maîtrisé à cette époque (cf, le bouclier d’Achille), il aurait été envisageable qu’un roi comme Ulysse aurait pu avoir un casque ouvragé. Mais visiblement, ce n’était pas le cas. Ulysse, à maintes reprises, prouve qu’il préfère passer inaperçu plutôt que de se faire repérer de loin par les soldats adverses, constituant ainsi une cible facile.

Mais là, le choix d’un casque corinthien constitue un anachronisme pour l’historien que je suis, mais un incroyable choix esthétique pour le cinéphile que je suis également.  

Pour Nolan, il s’agit d'une décision esthétique et pédagogique délibérée. Pour le spectateur contemporain, le casque corinthien est instantanément identifiable comme "grec antique" – il constitue ce qu’on pourrait appeler "signifiant culturel" immédiatement décodable. En utilisant cet anachronisme, Nolan créé un pont visuel permettant au public de reconnaître immédiatement l'univers culturel hellénique, facilitant ainsi l'immersion dans les enjeux véritables du récit : l'honneur guerrier, les codes aristocratiques, les tensions entre individualisme héroïque et solidarité collective.

Cette approche reflète ce que Jérôme Baschet nomme dans L'iconographie médiévale (2008) la "vérité typologique" : plutôt que de reproduire méticuleusement chaque détail matériel, on privilégie la transmission de structures mentales, de rapports sociaux et de valeurs qui caractérisent authentiquement une période. Le casque corinthien, bien qu'anachronique, véhicule efficacement l’univers militaire grec – discipline, protection collective, identité civique – qui traverse effectivement toute l'Antiquité hellénique, de Mycènes à Alexandre. On le retrouve d’ailleurs dans le film 300  porté glorieusement par Leonidas et son armée (bon, là, la bataille des Thermopyles s’est passée en -480 av JC. Ces casques existaient déjà ainsi que les boucliers en bronze, c’est presque correct !).

Ce n’est pas la première fois que Nolan utilise ces « vérités typologiques » pour faire passer son message. Dans The Dark Knight, Maggie Gylenhaal joue le rôle de Rachel Dawes. Et lors d’un dîner avec Harvey Dent (avec qu’il ne devienne Pile ou Face), elle lui dit cette phrase « … le dernier homme qu'ils ont nommé pour protéger la République s'appelait César et il n'a jamais renoncé à son pouvoir … »

D’un point de vue histoire antique, c’est complètement faux, il y a eu presque douze personnes qui ont régné en tant qu’Empereur de Rome après la mort de Jules Cesar (je suppose que c’est de lui dont elle voulait parler alors que Caligula ou Neron auraient étaient de bien meilleurs exemples en termes de tyrannie despotique). Je renvoie vers le livre de Virginie Girod sur La véritable histoire des douze Césars. Mais Nolan a, je suppose, volontairement pris cet exemple pour exposer l’idée que le pouvoir peut (et va certainement) corrompre celui qui en disposera trop longtemps. Et ça a marché.

Néanmoins, ces anachronismes volontaires ne signifient pas que toute liberté historique soit acceptable. Il faut qu’il soit pédagogiquement justifiable s'il remplit trois conditions :

  • Il doit faciliter la compréhension d'une dynamique historique authentique.
  • Il ne doit pas induire de contre sens majeur
  • il doit être accompagné, dans le contexte éducatif, d'une explicitation de ses libertés avec les faits. (On n’a pas encore vu le film, mais dans le cas du film Troie avec Brad Pitt, cette dernière condition n’a pas du tout été respectée)

J’accepte et j’ai hâte de voir le film en juillet 2026.

Je le répète Homère est un poète (on évite le débat sur l’existence non vérifiée d’Homère), et non un historien de guerre. Il raconte une histoire où son héros traverse tout le monde hellénique pour se plonger dans l’inconnu. Ulysse se perd de plus en plus loin vers l’est quand il ère en mer. Et pour les Grecs, plus on s’éloigne du centre des citées grecques, et plus on rencontre des « non humains ». Il va affronter des cyclopes, des sirènes, des magiciennes. Son univers et ses convictions vont basculer dans l’imaginaire. Et je pense que Nolan l’a bien compris. Il utilise donc le seul moyen pour conserver un lien entre Ulysse et nous ; notre perception (même faussée et manipulée) de ce qui caractérise l’humanité de son héros ; quitte à faire des erreurs volontaires. Ce sera notre fil d’Ariane pour naviguer vers l’inconnu aux cotés d’Ulysse. Et au final, ce n’est pas cher payé.

Je relis l’Illiade (ma version trouvée dans une boite à livre). Avec le Silmarillion de Tolkien, je collectionne ce livre. Je l’ai en au moins 4 exemplaires et je ne peux que vous recommander de le lire en poursuivant sur L’Odyssée.

Je terminerai cet article en citant Alexandre le grand quand on lui demandait ce qu’il mettrait dans le coffre de Darius sensé contenir les plus grands trésors du monde.

« … J’y mettrai l’Illiade… »

 

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Sources

Casque corinthien utilisé par Nolan

https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_corinthien

Casque de Ulysse

https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_en_d%C3%A9fenses_de_sanglier#cite_note-2

Description des armements grecs

https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_1953_num_77_1_2439

Datation de la guerre de Troie

https://essentiels.bnf.fr/fr/litterature/antiquite/523f3805-7ddb-43de-90c6-d1e964e8b833-homere-sur-traces-ulysse/article/58df44b9-741b-4578-b1bd-754b160f691d-realite-troie#:~:text=La%20guerre%20de%20Troie%20a,dates%20entre%201344%20et%201150.

https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1995_num_20_1_2139

Inventivité et sérialité des images médiévales. Pour une approche iconographique élargie

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1996_num_51_1_410835#ahess_0395-2649_1996_num_51_1_T1_0108_0000

Alexandre et le coffre de Darius

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/alexandre-le-grand-fait-deposer-les-livres-d-homere-dans-le-coffre-de-darius#infos-principales

 

 

22.11.25

Jeanne d'Arc et les Bourguignons


Je ne cache pas ma fascination pour les Ducs de Bourgogne, et j’ai déjà rédigé deux articles sur eux.

Mais je profite de la dernière apparition de Eve Gilles qui concoure pour le titre de Miss Univers, habillée en Jeanne d’arc pour faire du « fan service » et rappeler la relation extrêmement tendue entre cette dernière et Philippe Le Bon (le fils de Jean sans peur et petit-fils de Philippe le hardi).

Tout commence en 1419 quand le dauphin de France, Charles (qui deviendra Roi de France sous le nom de Charles VII) fait assassiner son oncle Jean sans Peur, duc de Bourgogne ; scindant ainsi la noblesse française en deux factions. Les Armagnacs (fidèles à la Couronne) et les Bourguignons souhaitant venger leur duc et relativement fidèles qu’à eux-mêmes. Je renvoie vers mon article sur leur perception des frontières et leur volonté d’expansion.

Dans ce contexte de quasi guerre civile au sein même de la guerre de cent ans contre les Anglais, Jeanne la pucelle soutient son roi et combat à de nombreuses reprises les troupes bourguignonnes entre temps alliées aux Anglais ! Pour Jeanne, Philippe le bon est un traitre qu’il faut neutraliser au plus vite pour assoir Charles le plus rapidement possible sur le trône sans ennemi interne ; la France a déjà bien assez d’ennemis externes.

Mais, n’en déplaise à la volonté de Dieu, Jeanne est capturée à Compiègne en 1430 par les Bourguignons (ou un de leur vassal). Quoi qu’il en soit, elle est jugée et vendue aux Anglais (pour 10 000 livres) qui l’exécute en 1431 à Rouen sans que Charles ne vienne la secourir ou bien même racheter sa rançon.

La fidélité est bien mal payée d’autant plus que le traité d’Arras signé en 1435 (donc 4 ans après la mort de Jeanne) réconcilie les deux factions et solde la guerre civile française.

La pauvre Jeanne, à défaut de servir un maitre relativement versatile aura gagné sa canonisation, à défaut du titre de Miss Univers.

Personnellement, j’aurais voté pour elle.

 

 

29.10.25

Et si les Bourguignons avaient choisi la fidélité au roi plutôt que leurs intérêts dynastiques ?

Demain, ce sera le 610e anniversaire de la bataille d'Azincourt, livrée le 25 octobre 1415. Pour comprendre cette catastrophe militaire, il nous faut d'abord examiner le contexte politique du royaume de France à cette époque.
En ce début du XVe siècle, le royaume traverse une crise profonde. Le roi Charles VI, surnommé "le Fol" en raison de ses accès de folie qui le rendent incapable de gouverner pendant de longues périodes, ne peut assurer la direction du pays. Cette situation crée un vide du pouvoir dont vont profiter les grands princes du royaume. Deux factions rivales s'affrontent alors violemment : les Armagnacs, fidèles au dauphin et à la couronne, et les Bourguignons, menés par Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Cette guerre civile larvée affaiblit considérablement le royaume face à l'ennemi héréditaire anglais.
Les ducs de Bourgogne, rappelons le, sont issus d'une branche cadette de la dynastie royale. Ils contrôlent un immense territoire incluant non seulement le duché de Bourgogne, mais aussi la Flandre et d'autres riches provinces. Leur puissance économique et militaire rivalise avec celle du roi lui-même. Jean sans Peur n'hésite pas à défier l'autorité royale, allant jusqu'à faire assassiner Louis d'Orléans, le propre frère du roi, en 1407. Cette rivalité entre Armagnacs et Bourguignons plonge la France dans une véritable guerre civile, au moment même où Henri V d'Angleterre prépare son débarquement en Normandie pour faire valoir ses prétentions au trône de France.
C'est dans ce contexte désastreux que se déroule la bataille d'Azincourt. Henri V, qui a débarqué en août 1415 avec environ 12 000 hommes, assiège et prend Harfleur. Épuisé, il tente de regagner Calais, possession anglaise, lorsqu'il se trouve confronté à l'ost française, trois fois plus nombreuse, dans les champs boueux d'Azincourt. La bataille tourne au désastre : les chevaliers français, alourdis par leurs armures, s'embourbent sous les flèches des archers anglais. La fleur de la noblesse française est décimée : on dénombre entre 6 000 et 10 000 morts français contre seulement quelques centaines d'Anglais.
Or, c'est la problématique que je propose, les Bourguignons sont remarquablement absents de cette bataille. Jean sans Peur, officiellement vassal du roi de France, n'envoie aucun contingent significatif pour affronter l'envahisseur anglais. Cette abstention n'est pas le fruit du hasard : elle traduit la volonté délibérée du duc de Bourgogne de laisser ses adversaires Armagnacs se faire massacrer par les Anglais.
J'avance maintenant une hypothèse : et si les Bourguignons avaient choisi la fidélité au roi plutôt que leurs intérêts dynastiques ? Imaginons que Jean sans Peur ait mobilisé les milliers de combattants aguerris dont il disposait dans ses riches territoires flamands et bourguignons. L'armée française aurait alors bénéficié non seulement de renforts numériques considérables, mais surtout d'une coordination militaire qui lui fit cruellement défaut à Azincourt. Les troupes bourguignonnes, réputées pour leur discipline et l'efficacité de leurs archers et artilleurs flamands, auraient pu contrebalancer la supériorité tactique anglaise. Une intervention précoce de Jean sans Peur aurait peut-être empêché Henri V de quitter Harfleur, ou du moins aurait permis d'intercepter l'armée anglaise dans de meilleures conditions stratégiques.
Les conséquences d'Azincourt furent dramatiques pour la France. Sur le plan militaire immédiat, le royaume perd l'essentiel de sa noblesse combattante, créant un vide dans le commandement militaire pour les années suivantes. Politiquement, la défaite accélère la désintégration du royaume : profitant du chaos, Jean sans Peur renforce son emprise sur Paris et sur le roi dément. En 1420, le traité de Troyes, imposé à un Charles VI manipulé par les Bourguignons, déshérite le dauphin Charles au profit d'Henri V d'Angleterre, qui épouse Catherine de Valois, fille du roi. La France se retrouve ainsi divisée entre un royaume anglo-bourguignon au nord et les territoires fidèles au dauphin au sud de la Loire. Il faudra attendre l'intervention providentielle de Jeanne d'Arc en 1429 pour inverser le cours de la guerre.
Pour moi qui suis pourtant fan hardcore des Ducs de Bourgogne, Azincourt illustre comment les divisions internes d'un royaume peuvent conduire à sa quasi-disparition. La trahison "passive" des Bourguignons, dictée par leurs ambitions personnelles, priva la France d'une chance réelle de repousser l'invasion anglaise et précipita le royaume dans ses heures les plus sombres mais tellement passionnantes.

9.1.25

La perception des frontières des états bourguignons au Moyen-âge


Sur la base du livre intitulé Annexer ? Les déplacements de frontières à la fin du Moyen Âge rédigé par un collectif d’auteurs sous la direction de  Pierre Savy et Stéphane Péquignot, édité en 2016 aux éditions Presses universitaires de Rennes, nous étudierons le chapitre présenté par Élodie Lecuppre-Desjardin, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de Lille 3.

Le chapitre, rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin, est le sixième du livre. Il est consacré aux manœuvres politiques, militaires, sociales et pariétales des quatre ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi (duc de 1363 à 1404), son fils Jean sans Peur (de 1404 à 1419), son petit-fils Philippe le Bon (de 1419 à 1467) et enfin son arrière petit fils Charles le Téméraire (de 1467 à 1477). Ces quatre ducs sont les personnages principaux de la maison de Valois-Bourgogne, branche cadette de la maison de Valois. Cette dynastie commence son histoire en 1363 quand le roi de France Jean II le bon concède à son fils Philippe le hardi, le duché de Bourgogne. En effet, le précédent duc de Bourgogne, Philippe de Rouvres meurt sans descendance mâle. Ses terres reviennent donc au royaume royal. En juin 1369, Le nouveau duc Philippe contracte un mariage économiquement intéressant avec Marguerite de Male (la veuve de Philippe de Rouvres), et à la mort du père de cette dernière, Marguerite hérite, en janvier 1384, des comtés de Bourgogne (actuelle Franche-Comté), Artois, Flandre, Rethel et Nevers. Ces quatres ducs ne cachent pas leur appétit des terres et des titres afin de faire grandir en superficie, prestige et pouvoir leur duché jusqu’à ce que ce dernier devienne une puissance capable de rivaliser avec la couronne de France ; faisant d’eux les plus puissants princes d’Europe.

Les points importants de l’article

Il y a plusieurs points importants dans l’article. Mais j’en retiens vraiment cinq qui couvrent toutes les problématiques.

Les conquête de Charles le Téméraire

Charles le Téméraire exprime sa satisfaction après avoir conquis Nancy, soulignant l'importance de l'unification territoriale pour la stabilité et la gouvernance de son dominium. ​On rappelle l’importance d'établir un passage vers le Luxembourg depuis la Bourgogne et donc unifier son territoire. La dimension militaire est au moins aussi importante que la dimension économique et territoriale.

Complexité territoriale bourguignonne

Lorsque Philippe le Hardi devient le nouveau duc de Bourgogne, il prend conscience de l'étendue de son territoire (celui de son épouse principalement), mais il comprend aussi rapidement la nécessité de rassembler et d’unifier ces parcelles morcelées. Le fait d’avoir un territoire unifié permet bien évidemment de mieux le protéger, de mieux l’exploiter et d’en tirer un meilleur rendement. Rapidement, la notion de frontière intervient dans ses réflexions commerciales mais aussi inévitablement militaires et stratégiques. Cette idée de rassembler les provinces est surtout portée et défendue par Charles le téméraire dans son ambition de reconstituer le royaume de Lotharingie avec des débouchés vers la mer (la Manche et le sud de la mer du nord).

Élodie Lecuppre-Desjardin souligne néanmoins qu’il faut se poser la question de la véritable connaissance des ducs de Bourgogne quant à leurs possessions et territoires. Est-ce qu’ils savaient exactement où s’arrêtaient leurs terres et où commençaient celles de leurs voisins ? Là est le véritable enjeu de l’expansion du duché. On sait que les ducs de Bourgogne ont usé de tous les moyens pour agrandir leurs territoires ; que ce soient par  les mariages, les héritages, les achats (Philippe le bon achète même en viager le comté de Namur) ou les conquêtes, cette volonté n’a jamais changé. Mais est-ce qu'ils savaient précisément délimiter les frontières ? Et plus encore, est-ce que ces délimitations étaient acceptées par tout le monde ?

Perception féodale de l'espace

La titulature des ducs de Bourgogne reflète davantage une accumulation de dignités féodales qu'une réalité géographique précise, illustrant une vision féodale de l'espace plutôt qu'une culture géographique. ​

Délimitations territoriales floues

Les documents officiels de l'époque montrent une terminologie et des délimitations territoriales souvent floues et adaptables, influencées par les événements et les ambitions politiques. ​

Utilisation de cartes et représentations

Les ducs de Bourgogne utilisaient des cartes et des représentations figurées pour des raisons militaires, économiques ou juridiques, bien que ces cartes soient souvent imprécises et symboliques, reflétant l'idéal politique et culturel de l'époque.

Ce que j’en retiens

Le chapitre rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin tente de démontrer combien a prédominé la vision lignagère d’un espace de conquêtes sur celle d’un espace appréhendé. Pour Mme Lecuppre-Desjardin, les titres hérités, gagnés par conquêtes, rachats ou mariages se sont révélés d’une importance plus décisive que la réalité géographique concrète où la notion de frontière est fluctuante, mal comprise et surtout mal respectée. L’utilisation des cartes (quand elles existent), les documents officiels de l’époque sont floues et adaptables selon les besoins des commanditaires. Mme Juliette Dumasy-Rabineau dit que ce sont les liens d’homme à homme qui définissent les appartenances et non la notion de frontière cartographique. Et cela représente la complexité du duché de Bourgogne. Celui-ci est morcelé géographiquement, mais il est lié par une volonté commune de quatre générations de dirigeants partageant une même vision stratégique. Depuis Philippe le hardi jusqu’à Charles le téméraire, le fil rouge de l’expansion territoriale, de conquête des provinces avec des débouchés vers la mer, d'agrandissement du duché est symbolisé par l'accumulation des titres et des dignités. En fait, la réalité géographique apparaît comme secondaire, à partir du moment où les titres sont gagnés (et aussi les revenus afférents). L’influence des ducs de Bourgogne repose sur cela, un équilibre entre les titres possédés, les revenus obtenus et les communautés à fédérer. Ce contre pouvoir, qui n’a fait que grandir de génération en génération, a été la plus grande menace pour le pouvoir royal, déjà bien en peine à gérer la guerre de cent ans. Le point culminant reste le conflit civil entre les Armagnacs et Bourguignons. Même si garder une influence sur le roi de France a toujours été primordiale pour les ducs de Bourgogne, l’idée de créer “un état bourguignon” reste le plan à long terme. Je fais volontairement usage du terme “état bourguignon”, même si celui-ci a une connotation contemporaine. Mais les ducs, eux, parlaient de principautés.

Ce clivage entre les titres et la géographie est, bien entendu, passionnant, mais ce qui m’a le plus intéressé est surtout la continuité et la persistance des quatre ducs de Bourgogne à établir, régir et développer leurs terres. On comprend la force de caractère et la solidité de leur éducation quant à transmettre sur plus de cent ans, la même volonté, la même intelligence et la même constance. 

J’aurais aimé, néanmoins, pouvoir voir un parallèle entre l’expansion des principautés de Bourgogne et les relations avec leurs suzerains, à savoir les rois de France et le saint Empire. En effet,  les ducs de Bourgogne (et leurs terres étaient situés au milieu de ces deux grandes puissances européennes) en étaient les plus puissants vassaux. Pourtant, leurs buts et leurs stratégies d’alliances commerciales (et militaires) se sont révélées parfois différentes.

19.12.24

Comment une œuvre (un dessin animé par ex) traite un sujet d’histoire contemporaine ?

     

Le Tombeau des lucioles (火垂るの墓, Hotaru no haka)
d'Isao Takahata du studio Ghibli


    Analyser une œuvre, comme un dessin animé qui traiterait d’un événement historique contemporain demande une méthodologie qui se rapprocherait d’une analyse cinématographique. Historiquement, le dessin animé est destiné aux enfants, mais de plus en plus, on assiste à l’utilisation de ce média pour un public plus âgé et plus averti. Les raisons sont multiples et ne sont pas nécessairement liées à des contraintes techniques mais parfois à des choix scénaristiques ou narratifs. Maintenant, avec l’arrivée et l’utilisation des ordinateurs et de la 3D, le dessin animé offre une grande flexibilité visuelle à moindre coût. Ainsi, les studios de productions ne sont plus contraints par des difficultés de réalisation et peuvent se concentrer sur la simplification des concepts abstraits afin de rendre vivants des événements passés et de susciter l'émotion. Pour illustrer cela, je prendrai comme exemple “Le Tombeau des lucioles” d'Isao Takahata du studio Ghibli, sorti en 1988 au Japon et en 1996 en France. C’est un long métrage produit par un studio d’envergure internationale, multi primé mais qui intègre systématiquement des sujets de réflexion sur la protection de la nature, les guerres, le rôle et la place de la jeunesse dans un monde rempli d’adultes (pour la plupart peu responsables et souvent dénués de morale). Mon axe de réflexion, pour cette proposition de travail de recherche, serait de mettre en avant les valeurs humaines du réalisateur et la nécessité de devoir de mémoire au travers d’un dessin animé destiné aux enfants. Pour cela, je commencerai par contextualiser l'œuvre, en lui expliquant les motivations de son réalisateur, son époque, l'œuvre originale. Puis, je présenterai le sujet historique à traiter ; en l'occurrence la fin de la seconde guerre mondiale au Japon au travers des bombardements américains sur les grandes villes japonaises. On mettra l’accent surtout sur les blessés et les morts civils qui subissent ces dernières semaines avant la capitulation du Japon. Et enfin, je proposerai une analyse de la réception du dessin animé et sa fidélité par rapport aux faits historiques mais aussi par rapport au livre original duquel le réalisateur s’est inspiré. Cette dernière partie sera l’occasion d’expliquer les choix techniques choisis et aussi la justification du média “dessin animé” plutôt qu’un autre.


Contexte de l'œuvre

“Le Tombeau des lucioles” d'Isao Takahata du studio Ghibli, sorti en 1988 au Japon et en 1996 en France est un film d’animation basé sur une nouvelle écrite par Akiyuki Nosaka. Ce dernier raconte son enfance et surtout la mort de sa sœur survenue lors des derniers jours de l’été 1945, avant la capitulation de l’Empereur Hirohito. Le film a été réalisé en 1985 par Isao Takahata, cofondateur du studio Ghibli avec Hayao Miyazaki. Il se présente comme une réalisateur (et non un animateur) qui prend son inspiration dans des œuvres existantes. Mais dans le cas présent, sa propre histoire résonne dans le choix de la nouvelle écrite par Nosaka. En effet, Takahata, à l’instar du personnage principal du “Le Tombeau des lucioles” (et aussi de Nosaka) sont des rescapés de guerre. Tous les trois ont subi les bombardements américains et ont dû fuir leurs maisons pour sauver leurs vies. Il y a donc une part d’histoire personnelle et un lien tragique entre Takahata, Nosaka et le personnage fictif de Seita. A partir de là, la principale difficulté de Takahata est de rester objectif dans la volonté de traiter la dimension historique d’un bombardement. Il aurait été aisé, et sans doute compréhensible pour Takahata (et dans une moindre mesure Nosaka) de verser dans le sentimentalisme et la subjectivité au vu de leur douleur personnelle. Il aurait été facile d’incriminer les armées américaines. Mais Takahata voulait montrer que les difficultés rencontrées par Seita et sa sœur étaient aussi d'ordre sociale et locale.

 Le sujet historique

“Le Tombeau des lucioles” met en scène deux enfants japonais, Seita (14 ans) et Setsuko (4 ans). La voix off de Seita détaille et décrit les scènes comme s’il revivait les événements qui vont nous être montrés. Rapidement, on comprend que Seita est mort et que sa voix résonne comme un fantôme du passé. Mais, d’avis général, c’est la mort de sa petite sœur qui marque le plus le public. Du fait de la jeunesse et de l'insouciance de la jeune Setsuko, le film entre très vite dans une dimension dramatique, même si les dessins, les couleurs sont assez doux. Cette douceur deviendra, au fur et à mesure des films, la marque de fabrique du studio Ghibli. Seita et Setsuko sont des orphelins de guerre. Ils ont perdu leurs parents (sans doute tués ou disparus lors des précédents raids aériens). Ils vivent à Kobe en 1945. La ville est régulièrement pilonnée par l’aviation alliée. Le film montre que les bombes tombent sur des objectifs militaires (bateaux de guerre ou dépôt de munitions) comme sur des civils. D’un point de vue historique, le film ne s’attarde que peu sur les bombardements des grandes villes par l’aviation américaine. On en voit surtout les conséquences alors que ces raids ont causé plus de des centaines de milliers de victimes (900 000 victimes selon les estimations les plus élevées). Le film montre les conséquences vis-à-vis des civils tandis qu’en filigrane, la narration fait comprendre que l’aviation impériale riposte vaillamment. Le bon moral de Seita est une marque de confiance envers les capacités martiales de son pays mais aussi la volonté de ne pas inquiéter sa sœur. Dans la réalité, l’avion japonaise se révèlera (en 1945, date à laquelle se situe l’histoire) incapable de riposter. Il n’y a plus aucun porte-avion capable d’assurer la sécurité des côtes japonaises et les manœuvres suicides de type “Kamikaze” sont déjà considérées comme désespérées. Les dispositifs mis en place pour la protection des civils montrent leurs limites. Le gouvernement japonais devait faire le choix entre approvisionner les troupes au détriment de la population civile. Les scènes de famine, de pestilence, de manque d’abri sont les résultantes de ces décisions. Seita et Setsuko en sont les victimes des alliées mais aussi de leur propre gouvernement.

 Analyser la représentation de l’histoire dans l’œuvre

Il est vrai que les bombardements sont la conséquence de la situation des protagonistes, mais du point de vue de Seita, cette information est considérée comme acquise et faisant partie de son quotidien. En revanche, toute son énergie (et aussi tout le film) est concentré sur la survie de sa sœur. Redoublant d’intelligence et de débrouillardise, ils tentent de survivre et de trouver de la nourriture tous les jours tout en se protégeant des bombardements mais aussi de la cupidité de ceux qui voient en eux des proies faciles. Leur tante est représentative du comportement égoïste et mesquin que pourraient arborer une personne contrainte de choisir entre sa propre survie et celle des autres. Cette figure de méchanceté contraste avec la gentillesse de Seita au milieu des ruines. La survie n’est pas une question de sentiment, ni de bien et de mal. Le film prend ce parti pris de ne pas porter de jugement de valeur mais d’exposer des faits concrets comme choisir sa propre survie au détriment de celles d’autrui. Les concepts de survie et d'égoïsme (dans le sens où l’on se préfère aux autres) sont les thèmes les plus récurrents mais ce sont ceux qui heurtent de plein fouet la sensibilité du public. Le public se détache progressivement de la guerre qui apparaît comme inéluctable et intangible. Tandis que les sentiments humains prennent la forme tantôt de la tante pour ce qui est de la méchanceté et la cupidité tandis que le policier (et dans une autre mesure, la mère des enfants) représente la compassion. Setsuko représente forcément l’innocence sacrifiée et son frère, le courage et l’abnégation. Ils sont les victimes directes des hommes et les victimes indirectes de la guerre. Il y a donc plusieurs dimensions dans leurs malheurs car il y a plusieurs niveaux de protagonistes. La scène la plus emblématique est celle qui donnera son nom à l'œuvre. Seita emmène sa sœur dans un champ où des lucioles brillent à la nuit tombée. Ils sont auréolés de lucioles qui virevoltent comme les âmes des défunts mais aussi comme une lueur d’espoir dans l’obscurité de la nuit. Il n’y a que de la joie et de la magie alors qu’on sent planer une issue funeste orchestrée par la musique à la fois féérique mais aussi oppressante. Ce procédé sera réutilisé à de nombreuses occasions par le studio.


    Au final, un dessin animé peut largement traiter d’un sujet d’histoire et n’est nullement freiné par son format ni par son public. Le réalisateur prendra forcément des décisions scénaristiques dans le but de forcer un axe de compréhension ou bien favoriser un élément important. Mais le but reste de conserver une cohérence et conserver l’attention du public. Pour cela, la musique, les couleurs, l’animation sont des éléments clés dont le réalisateur se sert pour servir le propos. La justesse avec des éléments de vérité historiques conditionne inéluctablement le public visé mais aussi le circuit de distribution, les actions de communication mis en place mais aussi la popularité des acteurs chargés du doublage. Plus le film est fidèle à l'œuvre originale (si c’est le cas) ou plus il se veut être considéré comme juste historiquement, et plus la société de production devra soigner le scénario, la promotion, l’animation et le doublage. Ces éléments feront partie de l’affiche et donc seront les premiers éléments à entrer en contact avec le public. Dans le cas du “Le Tombeau des lucioles”, la dimension tragique a surpassé tous ces éléments (cas exceptionnel). Car le traumatisme de la mort de Seita et Setsuko a raisonné dans le cœur de tous les japonais mais aussi dans celui d’Isao Takahata, devenu pour l’occasion légendaire à l’instar de Miyazaki. D’un seul coup, les victimes des bombardements américains (et par extension, ceux des deux bombes atomiques) ont un visage, une voix, une histoire et une mort. On conceptualise l’une des plus grandes tragédies du XXe siècle. Elle prend forme de façon immatérielle au travers de ses conséquences sur des enfants mais aussi de façon humaine au travers des plus bas instincts humains comme la tante de Seita et Setsuko. Personne ne peut ignorer ces deux aspects car ils sont au-delà du concept du méchant et du gentil ; ils sont vulgarisés dans le sens où ils ne peuvent être évités. Pourtant, le dessin animé peut aussi être un outil pédagogique pour vulgariser et transmettre une leçon aux générations futures. C’est l’intention affichée d’Isao Takahata mais aussi de son auteur Akiyuki Nosaka. Le film se pose comme une mise en garde pour un prochain désastre humanitaire et une critique sévère des bombardements stratégiques. L’effondrement des valeurs sociales et la rigidité de la société japonaise sont également pointés du doigt.


15.12.24

Le monument, de l'indifférence à la surprotection ?

 Si la notion de patrimoine est, de nos jours, assez bien comprise, cela n’a pas toujours été le cas. Revenir sur tout ce qu’englobe le terme patrimoine serait hors de propos, mais par contre, il faut comprendre qu’on parle d’une évolution assez récente et qui remonte au siècle des Lumières. Jusqu’au XVIIIe, les monuments, surtout religieux, sont sources de conflits car ils symbolisent une scission dans la Foi encore vive dans les esprits. Les Huguenots ne se gênent pas pour abattre les églises catholiques sans se soucier du caractère sacré des monuments. Mais justement, la notion même de monument est encore très liée au caractère sacré que ces pierres incarnent en faisant fi de toutes autres aspects (architecturale ou esthétique). Au mieux, les monuments suscitent de l’indifférence, au pire, ils cristallisent les violences. Mais à partir du XVIIIe, quand la religion des Lumières tente de réconcilier la Foi et la Raison en désacralisant l’aspect matériel, les édifices, jusque-là sacrés, deviennent des monuments, témoignages d’histoire ; et donc des repères pour connaître la vie des générations passées et disparues. Cette évolution de la perception des monuments, de l’indifférence à la surprotection, suit une problématique qui pourrait être l'évolution historique et idéologique de la notion de patrimoine en France, de ses origines à ses implications actuelles. Nous verrons d’abord comment la notion de patrimoine culturel et religieux a été traitée jusqu’au XVIIIe, en particulier à travers le culte des reliques et les destructions historiques. Puis, nous verrons comment la prise de conscience du patrimoine français a émergé dans les années suivant la Révolution française et la création des premiers musées. Et enfin, capitalisant sur les premiers inventaires, comment on arrive maintenant à cette volonté de conservation et de protection, dans le but de transmettre et de témoigner son affiliation à un passé glorieux.

1 - l'évolution de la notion de patrimoine culturel et religieux, en particulier à travers le culte des reliques et les destructions historiques.

La notion de patrimoine culturel et religieux a connu une évolution complexe au fil des siècles, profondément marquée par des périodes de vénération et de destruction. Initialement centrée sur le culte des reliques (et leur commerce aussi), cette notion s'est progressivement élargie pour englober un ensemble de biens matériels (un édifice, un bâtiment) et immatériels (un paysage, un village) témoignant de l'histoire et de la culture d'un peuple. Au Moyen-Âge, tout ce qui se rapporte (la couronne d’épines, les morceaux de la croix, etc.)  à la passion du Christ est valorisé. C’est le début du culte des reliques. Considérées comme des fragments du corps ou des objets ayant appartenu à des saints, elles sont vénérées et attirent de nombreux pèlerins. Ces reliques étaient souvent conservées dans des édifices religieux, contribuant ainsi à leur enrichissement artistique et architectural. On notera que les croisades ont aussi intensifié le commerce des reliques en Occident, et des exemples notables incluent les châsses médiévales du Limousin et le reliquaire du bras de saint Etienne à Besançon. Les cathédrales, aussi, abritent de nombreuses reliques qui attiraient les foules et renforçaient le pouvoir des églises (et aussi l’influence commerciale du seigneur local). Le sacré des reliques influence donc le sacré du lieu et du monument où il est conservé. Cet amalgame trouve sa limite funeste dès la Réforme protestante et les guerres de Religion. En rejetant le culte des saints et les reliques, les Protestants modifient profondément les pratiques religieuses jusqu’à remettre en question la valeur de ce patrimoine (jusque là sacrés parce qu’ils abritaient lesdits reliques). Les Huguenots n’hésitent pas à abattre des édifices religieux, saccageant considérablement le patrimoine français, sous le couvert de la Foi (destruction de la cathédrales d’Orléans par exemple). Les choses continuent d’évoluer sous la Révolution avec la destruction systématique des symboles religieux, tels que les statues et les tableaux. Cette rupture avec le passé témoigne d’une volonté de construire une nouvelle société fondée sur la raison. Ainsi, les biens de l'Église confisqués et vendus comme biens désormais appartenant à la République. Mais si la Révolution française a contribué à distribuer (ou vendre) des œuvres d’art, elle a aussi pris conscience de la valeur de ce patrimoine. Ces richesses artistiques établissent un lien entre le patrimoine à conserver, à protéger, à transmettre et les idées révolutionnaires. Dans ce chaos, on voit donc émerger les premières intentions d’inventorier (c'est-à-dire de connaître avec précision l’étendue de ces richesses culturelles), mais aussi de les exposer pour autrui. On assiste donc à une évolution depuis la destruction, puis la vente vers maintenant la préservation. Voyons comment arriver à cette dernière étape.

2 - La prise de conscience du patrimoine français a émergé dans les années suivant la Révolution française et la création des premiers musées

Ainsi, pendant la Révolution française, ainsi que le décrit l’abbé Grégoire dans ses mémoires, le vandalisme (terme inventé à cette époque) touche le patrimoine français de plein fouet. Les idéaux révolutionnaires, portés par un désir de rupture avec l'Ancien Régime, ont conduit à une vague de destructions iconoclastes. Les premiers symboles touchés sont les statues royales et les édifices religieux. Les cathédrales, les châteaux et les abbayes ont été pillés, abîmés et parfois même détruits. Cette fièvre iconoclaste, motivée par une volonté d'effacer les traces du passé et de construire une société nouvelle, a entraîné la perte irréversible d'un patrimoine inestimable. Paradoxalement, cette même Révolution a aussi été le point de départ d'une réflexion sur la préservation du patrimoine. Pour cela, la création des premiers musés est un jalon important. Encore une fois, la symbolique de transformer le Louvre (ancien siège de la royauté) en musée dès 1793 n’est pas anodine. On conserve les idées révolutionnaires mais on prend en compte les monuments architecturaux exceptionnels et on les considère à présent comme partie intégrante du patrimoine français. Des œuvres d’art y sont rapatriées dans la volonté de les rendre accessibles. Ils ne sont donc plus le privilège des élites. On notera aussi qu’ Alexandre Lenoir a fondé le Musée des Monuments français en 1795, rassemblant des fragments d'architecture et de sculpture pour préserver l'histoire nationale. La Révolution française a donc été un moment charnière dans l'histoire du patrimoine. Elle a mis en évidence la fragilité de ce patrimoine et la nécessité de le protéger. Si elle a été marquée par des destructions considérables, elle a également posé les fondations d'une politique de sauvegarde du patrimoine qui se poursuit aujourd'hui. 

3 - La transition vers une ère de préservation du patrimoine

A présent qu’on sait que le rôle qu’a joué la Révolution française dans la prise de conscience du patrimoine français, on peut se poser la question de comment ces monuments ont été restaurés puis conservés dans le but d’être protégés ? C’est le début d’une nouvelle ère avec de nouveaux enjeux. Au XIXe, le romantisme a joué un rôle essentiel dans la redécouverte du passé. Les ruines, autrefois symboles de décadence, sont devenues des objets de fascination et d'inspiration pour les artistes et les écrivains. Chateaubriand et ses “Mémoires d’outre tombe” (publié entre 1849 et 1850) illustre bien cette vision où le passé est important et l’importance des paysages de Bretagne où l’auteur puise ses meilleurs souvenirs. On valorise le passé parce qu’il est glorieux et qu’on ne doit pas en avoir honte, au contraire. Il est source de gloire car il contribue à présent (et dans une certaine mesure, au futur). C’est le début de l’engouement pour l’histoire de l’art et le retour en grâce des peintures et autres œuvres d’art. Il faut donc les retrouver, les répertorier (c’est la volonté d’inventorier dont on a déjà parlé), les restaurer au besoin mais surtout les conserver pour les exposer au plus grand nombre. En parallèle, l'émergence (post Révolution française) d’une bourgeoisie aisée et éduquée et l’embryon d’un nationalisme français contribuent à donner naissance à un attachement au patrimoine. Les monuments historiques deviennent des symboles de cette nouvelle identité nationale et fiers de la grandeur passée. La loi de 1913 sur les monuments historiques a marqué une étape décisive dans la protection du patrimoine en France. Cette loi a instauré un régime de classement et d'inscription des monuments, assorti de mesures de protection juridique. Elle a également créé les postes d'architectes des bâtiments de France, chargés de veiller à la conservation des monuments historiques. Mais la Seconde Guerre mondiale a mis en évidence la vulnérabilité du patrimoine face aux conflits. Les destructions massives subies par de nombreuses villes ont renforcé la conscience de la nécessité de protéger ce bien commun. Dans le cas de Paris assiégé par les Allemands en 1945, l’ordre Néron prévoyait de détruire les infrastructures importantes et les monuments les plus emblématiques (comme la Tour Eiffel). Le général Dietrich von Choltitz, chargé d'exécuter cet ordre (venant d’Hitler lui-même) refusa de le faire, sauvant la ville de la destruction. La prise de conscience du patrimoine exceptionnel de la ville (ou le manque de temps) venait d’éviter à Paris le même destin que Rome en 64.


L’incendie de la cathédrale Notre Dame de Paris est représentative de l’évolution de la notion de patrimoine en France. Son incendie a causé un réel traumatisme qui a dépassé les frontières de la France. Le monde entier s’est senti meurtri lorsque les flammes ont abattu la flèche et les vitraux centenaires. C’est l’image même de Paris qui a été touchée en plein cœur. La reconstruction, très fortement médiatisée, a duré des années et s’est achevée la semaine dernière. La réouverture a été retransmise dans le monde entier avec les caméras braquées sur les hommes et les femmes les plus puissants de la planète, depuis le couple présidentiel Macron à Elon Musk. C’est donc une nouvelle étape qui vient d’être franchie. De l’indifférence en passant par la destruction, la vente, puis l’inventaire, la restauration et la conservation, nous voilà à l’ère de la politisation des monuments. Les monuments et leurs rayonnements artistiques servent une volonté politique et le soft power de ceux qui ont financé sa restauration. L’instrumentalisation politique d’un monument était une pratique déjà courante dans la Grèce antique, mais à la différence de la situation actuelle, elle n’était que locale. Dans le cas de Notre Dame de Paris, on sait que les américains ont largement contribué à la reconstruction de la cathédrale (d’où la présence de Donald Trump), mais utilisent désormais des cabinets de conseil stratégiques à dimension internationale comme Mckinsey pour gérer les levés de fonds. Les enjeux sont colossaux mais aussi les retours sur investissement. Le monument historique devient un enjeu politique qu’il est rentable de protéger. Cet aspect économique a toujours été présent bien entendu, mais maintenant, il est flagrant et assumé. De plus, il devient international avec l’arrivée de mécènes étrangers. La prise de conscience dans la préservation du patrimoine devient donc mondiale à l’instar de la génération alpha. Cette dernière adopte une attitude beaucoup plus engagée de protection et de conservation du patrimoine, contrairement à l'indifférence des générations précédentes. Ce changement de mentalité évolue en parallèle avec la protection nationale des monuments vers sa dimension internationale (grandement facilitée par les médias sociaux et les levées de fonds en ligne).

16.10.24

L’évolution des tensions entre individu et groupe, entre le Ve et le IIIe av. J.C, au travers de l'art des stèles funéraires grecques.

    Entre le Ve et le IIIe av. J.C, on voit une évolution dans les représentations des stèles funéraires. On rappelle qu’une stèle funéraire est une représentation de l’image du défunt gravée sur une plaque de pierre. C’est une œuvre coûteuse qui demande du savoir-faire mais qui véhicule un message politique fort. Ces stèles (comme toutes les gravures) sont commandées par la cité (jusqu’au IIIe) et son exposées dans le but d’être vues par tout le monde. Au travers de plusieurs exemples, nous verrons la problématique suivante : le message véhiculé par l’image du défunt évolue en fonction du contexte politique. Cette image change et évolue en deux cents ans, qui correspond à la fin de la période classique et la montée en puissance de la Macédoine, de la démocratie vers la royauté, du groupe vers l’individu avec en arrière plan, le retour de l’aristocratie.

    Durant toute la période classique (entre le Ve et -336 av J.C), les citées grecques évoluent vers une démocratie qui dresse un cadre de vie. La notion de groupe devient donc fondamentale comme valeur cardinale. Le citoyen (politès) même s’il ne représente qu’un pourcentage minoritaire de la population est le valeureux représentant de sa cité (polis). Mais être citoyen, c’est avant tout être vu citoyen par les autres. Au cours de sa vie, le citoyen dispose de maintes occasions pour se montrer en tant que tel, mais c’est dans la mort que le vrai message politique prend son sens. Les stèles funéraires des citoyens morts affichent le même visage (le fameux profil grec). On le remarque sur la stèles de Chairedemos et Lykeas. De leur vivant, ils devaient être différents, mais dans la mort, ils sont identiques.



On anonymise la mort en dépersonnalisant les visages. On ne garde que sa condition de citoyen représentée par sa toge et ses armes. Une autre stèle est celle de Xanthippos qui est représenté avec une chaussure à la main. Peut-être était-il cordonnier ou artisan ? Peu importe sa profession, il reste citoyen au même titre que les autres. L’individu s’efface donc devant le groupe.




    Mais un citoyen, un politès est avant tout un soldat, un hoplite. Tous les citoyens vont s'entraîner au gymnase pour y être vus comme remplissant les devoirs de maintenir une condition physique et militaire. L’hoplite est un soldat qui se bat au sein d’une phalange. C’est le groupe qui constitue la force d’attaque et de défense. Sans le groupe, l’hoplite meurt seul. Avec le groupe, l’hoplite protège et est protégé à gauche et à droite, il survit comme la cité survit si elle reste unie. Il n’y a pas de place pour l’individualité dans l’esprit d’un hoplite. De même que les sentiments personnels (pathos) sont fortement refoulés au profit de la sagesse et de la sobriété (sophrosyné). Les stèles funéraires de la période antiques montrent l’importance du groupe avec comme effet collatéral d’effacer toute tentative de gloire personnelle. Cette sobriété ne s’applique pas qu’aux hommes. La stèle d’Hégeso qui représente une femme et sa servante dans son gynécée est un excellent exemple. Cette femme affiche tous les codes de la citoyenne aisée (elle est fortunée, elle a du personnel à son service, elle se maquille). Mais au-delà de ces codes, c’est son attitude de dignité et de sobriété qui fait d'elle une citoyenne. Elle paraît sage, réfléchie et posée (clairement sophrosyne). 




    Mais à partir de -336 av J.C, la Macédoine monte en puissance sous l’impulsion du roi Philippe II puis de son fils Alexandre le Grand. Les citées grecs, jusque-là gouvernées démocratiquement, voient une nouvelle forme de gouvernance (qu’ils croyaient révolues). C’est le retour des hommes de pouvoir. On l’a dit, l’art au travers des mosaïques, vases, etc est toujours un instrument politique. Les stèles funéraires n’y font pas exception. L’art révèle donc une évolution de la société. En particulier avec le retour du citoyen-héros après les guerres Médiques (-490 av J.C). C’est aussi le retour des valeurs aristocratiques où n’importe quel politès peut (re)devenir le héros qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. On rappellera que l’armée macédonienne misait essentiellement sa force de frappe sur sa cavalerie composée de la noblesse macédonienne et non plus la phalange où la plèbe côtoie la noblesse sur un pied d’égalité. L’art (et surtout l’art funéraire) a une fonction, en plus de la beauté, de s’insérer dans les mentalités et les valeurs. Ainsi, c’est le retour de l’individualité. La stèle trouvée à Cap Sounion montre un jeune homme développer une musculature de beauté (et non militaire). Elle montre un citoyen se soucier de son bien-être et non plus de sa place anonyme au sein de la polis. C’en est terminé des profils grecs, place au réalisme où la volonté de faire ressortir une expression est plus importante que l’uniformité. Le citoyen-héros se singularise grâce à l’art.




    Ainsi, au travers de ces exemples, on voit comment l’individu, au travers de l’imagerie de sa mort, souhaite être représenté dans l’éternité. Le contexte politique et la gouvernance de sa cité influent radicalement sur la façon dont le citoyen accepte sa propre image, sa propre identité. Pourtant la polis coule dans les veines du politès. Elle est tout ce qu’il est, tout son être, sa raison de vivre et de mourir. Mais en deux cents ans, lorsque la Macédoine montre une autre forme de gouvernance avec une royauté forte, encadrée par une aristocratie conquérante, le citoyen redevient le héros de sa propre histoire. Il se réapproprie son image. Il affiche sa volonté de se surpasser. Rien de plus aristocratique, en fait. Le politès va se représenter tel qu’il voudrait que la cité le voit : un être unique doté de sentiments (pathos), capable d’efforts pour lui (agon) et pour sa cité. Et ce n’est plus la cité qui œuvre pour des citoyens tous semblables.