Ce texte est un extrait traduit de « Gesta Ludovici IX » rédigé par
Guillaume de Nangis, chroniqueur et moine bénédictin (mort en 1300). On lui
doit le Chronicon qui relate
l’histoire du monde depuis sa création mais aussi Chronique des rois de
France et de Vies de Saint Louis et de ses frères, Philippe le Hardi et
Robert. On notera également qu’il a eu la charge de garde des chartes de
Saint Denis pendant dix ans. Le texte raconte l’histoire sommairement résumée
d’Enguerrand de Courcy et de la façon dont ce dernier a fait pendre sans
jugement trois jeunes gens sur ses terres. Aucune date n’est explicitement
mentionnée mais grâce à plusieurs noms (Gilles le Brun, le connétable de Louis
IX), on arrive à situer les événements aux alentours de 1259, (il s’agit donc
d’Enguerand IV de Coucy). Par contre, on ne fait pas mention de la date de
rédaction du texte. Etant donné que les chroniques de Guillaume de Nangis ont
perduré après sa mort, il est possible que le texte soit aussi postérieur à
1300. Néanmoins, on doit garder en visibilité la subjectivité de Guillaume de
Nangis ; surtout dans le cadre d’une chronique. Il est moine. Sa vision de
la justice est donc conditionnée par son état et son ordre social. On rappelle
que la société médiévale se compose de trois ordres ; le clergé (au sens
large, incluant les moines), la noblesse d’arme et enfin le peuple (totalement
absent dans ce texte). Toutefois, plusieurs thématiques se dégagent ;
notamment la différence entre justice seigneurial et justice royale, les
réparations associés aux crimes et délits mais aussi l’équilibre précaire entre
le pouvoir du Roi et les seigneurs. Nous verrons comment la justice est
prononcée entre membres de la noblesse dirigeante au travers des yeux d’un
membre du clergé.
La justice au moyen-âge
La justice seigneuriale
[Ligne 4] Le seigneur est maître en son domaine. Il a le
droit et exerce une autorité absolue sur ses terres. Les crimes de braconnages
sont punis. Qu’ils soient commis par le peuple ou par un membre de la noblesse.
Pour cela, le seigneur utilise son armée propre, ses soldats pour faire
respecter son autorité.
[Ligne 5] Habituellement, pour les délits de braconnage
(les jeunes gens jouaient à tirer des lapins) ou de non-respect des propriétés,
la sentence n’aurait pas dû être la mort par pendaison. Il y a une granularité
des peines, dommages et compensations possibles. Les trois jeunes gens dont le
texte parle sont de la noblesse, de la même lignée de Gilles le brun [Ligne 7]. Ils ne sont donc pas des
paysans. Ils n’auraient pas dû être pendus comme des manants. Et encore moins
sans tribunal [Ligne 6]. L’auteur
souligne un cas manifeste d’abus de pouvoir de la part d’Enguerrand de Coucy.
[Ligne 9] Le roi intervient que si l’on fait appel à son
arbitrage. Dans le cas présent, le roi Louis IX est prévenu de la situation par
l’intermédiaire de l’abbé de Saint-Nicolas qui avait la garde des malheureux
exécutés.
[Ligne 8] L’auteur qualifie le roi de
« droiturier ». Il est donc le représentant de la droiture. Ces
valeurs sont l’apanage de Louis IX. L’auteur sous-entendrait que tous autres
jugements ne le seraient pas.
[Ligne 15] En tant que suzerain, le Roi Louis IX a le pouvoir
de saisir et de faire enfermer ses vassaux en prison. L’auteur insiste que dans
le cas présent, cette arrestation est faite par des sergents d’armes. Il y a un
côté humiliant à ce que des nobles seigneurs soient jetés en prison par des
gens du peuple.
Les réparations
[Ligne 21] La loi du talion que souligne ici Guillaume de
Nangis signifierait que l’on pende aussi De Coucy. Il y a une réserve à
observer car dans le cas de De Coucy, il a bien commis un crime de sang
passible d’une haute justice alors que les trois jeunes gens n’étaient
passibles, au pire que d’une basse justice.
[Ligne 23] Les amendes sont des moyens courants pour obtenir
un compromis et apaiser les parties.
[Ligne 26] Les sommes annoncées sont conséquentes et auront
des conséquences sur la stabilité financière du domaine des Coucy. L’impact est
considérable.
[Ligne 27] De Coucy se voir contraint de bâtir deux
chapelles à la mémoire des défunts et de céder le bois (source non négligeable
de revenus) à l’abbaye de Saint Nicolas (donc à l’abbé qui avait prévenu le
Roi). En plus des sommes déjà mentionnées, De Coucy est sévèrement puni au
profit d’une église triomphante matériellement et d’un pouvoir royal
judiciairement affirmé.
L’équilibre précaire entre le
pouvoir du Roi et celui des seigneurs
[Ligne 10] Le Roi est suzerain, on lui obéit mais Enguerrand
de Coucy ne se cache pas pour clamer qu’il n’acceptera la justice que si elle
vient de ses pairs. L’auteur souligne le côté rebelle et les potentielles
tensions entre le pouvoir royal et les seigneurs. Il ne faut cependant pas
prendre pour argent comptant cette interprétation de la situation par un tiers
observateur et chroniqueur.
[Ligne 11] Enguerrand de Coucy clame qu’il veut être jugé
par ses pairs selon la coutume. En effet, chaque seigneurie dispose de ses
coutumes. Et il est fort probable de De Coucy en ait également. Ces coutumes ne
sont pas souvent écrites ou lorsqu’elles le sont, elles sont consignées dans
des chartes. Il est à noter que l’auteur a été justement garde des chartes
pendant une dizaine d’années. Peut-être qu’il a eu accès à cette information.
[Ligne 17] Les grands barons restent et
demeurent sous le coup du ban du Roi (le
bannus). Ils se doivent de répondre à
son autorité lorsque ce dernier commande, contraint et puni. Et même si De
Coucy en appelle à sa parenté, personne n’ose aller à l’encontre de la volonté
punitive du Roi sous peine de sanctions, d’amende ou de mise hors la loi.
[Ligne 25] Au-delà du fait que le Roi pourrait (s’il le
voulait) condamner De Coucy mais il lui accorde finalement de payer une amende.
Cet acte de pitié fait apparaitre le Roi comme miséricordieux. Il incarne les
valeurs de bonté tandis qu’Enguerrand est régulièrement qualifié de cruel. On
peut y voir une certaine forme de propagande « pro » Louis IX. Une
dichotomie entre le bien et le vil.
L’auteur a voulu, de façon presque méthodique,
démontrer qu’Enguerand de Coucy a outre passé ses droits seigneuriaux. Il a
abusé de son droit de justice en condamnant à mort des personnes alors qu’il
avait bien d’autres possibilités de se voir dédommagé (si tant est qu’il y eu
délit). Dénoncé par un membre du clergé,
rappelé à l’ordre par son suzerain, abandonné par ses pairs les barons,
sanctionné par le Roi, Enguerand de
Coucy s’incline devant le jugement royal. Mais ce qui en ressort, c’est le
dédommagement et qui en profite. Deux chapelles seront construites (et sans
doute financées par de Coucy) et le bois dans lequel se sont déroulés les
événements font partie désormais de l’abbaye de Saint Nicolas. La justice du
Roi se présente ainsi réparatrice des dérives de la justice seigneuriale.
Néanmoins, on pourrait se poser la question de savoir si cette affaire serait
remontée jusqu’au Roi si les malheureux n’avaient été que de simples paysans.
Le droit coutumier différencie les ordres (noblesse, clergé, peuple et plus
tard bourgeoisie) et cette affaire ne concerne que les deux ordres les plus
riches si ce n’est les plus puissantes.
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