2.11.21

Explication de texte de « La justice d’Enguerrand de Coucy »

 

Ce texte est un extrait traduit de « Gesta Ludovici IX » rédigé par Guillaume de Nangis, chroniqueur et moine bénédictin (mort en 1300). On lui doit le Chronicon qui relate l’histoire du monde depuis sa création mais aussi Chronique des rois de France et de Vies de Saint Louis et de ses frères, Philippe le Hardi et Robert. On notera également qu’il a eu la charge de garde des chartes de Saint Denis pendant dix ans. Le texte raconte l’histoire sommairement résumée d’Enguerrand de Courcy et de la façon dont ce dernier a fait pendre sans jugement trois jeunes gens sur ses terres. Aucune date n’est explicitement mentionnée mais grâce à plusieurs noms (Gilles le Brun, le connétable de Louis IX), on arrive à situer les événements aux alentours de 1259, (il s’agit donc d’Enguerand IV de Coucy). Par contre, on ne fait pas mention de la date de rédaction du texte. Etant donné que les chroniques de Guillaume de Nangis ont perduré après sa mort, il est possible que le texte soit aussi postérieur à 1300. Néanmoins, on doit garder en visibilité la subjectivité de Guillaume de Nangis ; surtout dans le cadre d’une chronique. Il est moine. Sa vision de la justice est donc conditionnée par son état et son ordre social. On rappelle que la société médiévale se compose de trois ordres ; le clergé (au sens large, incluant les moines), la noblesse d’arme et enfin le peuple (totalement absent dans ce texte). Toutefois, plusieurs thématiques se dégagent ; notamment la différence entre justice seigneurial et justice royale, les réparations associés aux crimes et délits mais aussi l’équilibre précaire entre le pouvoir du Roi et les seigneurs. Nous verrons comment la justice est prononcée entre membres de la noblesse dirigeante au travers des yeux d’un membre du clergé.

 

La justice au moyen-âge

La justice seigneuriale

[Ligne 4] Le seigneur est maître en son domaine. Il a le droit et exerce une autorité absolue sur ses terres. Les crimes de braconnages sont punis. Qu’ils soient commis par le peuple ou par un membre de la noblesse. Pour cela, le seigneur utilise son armée propre, ses soldats pour faire respecter son autorité.

[Ligne 5] Habituellement, pour les délits de braconnage (les jeunes gens jouaient à tirer des lapins) ou de non-respect des propriétés, la sentence n’aurait pas dû être la mort par pendaison. Il y a une granularité des peines, dommages et compensations possibles. Les trois jeunes gens dont le texte parle sont de la noblesse, de la même lignée de Gilles le brun [Ligne 7]. Ils ne sont donc pas des paysans. Ils n’auraient pas dû être pendus comme des manants. Et encore moins sans tribunal [Ligne 6]. L’auteur souligne un cas manifeste d’abus de pouvoir de la part d’Enguerrand de Coucy.

La justice royale

[Ligne 9] Le roi intervient que si l’on fait appel à son arbitrage. Dans le cas présent, le roi Louis IX est prévenu de la situation par l’intermédiaire de l’abbé de Saint-Nicolas qui avait la garde des malheureux exécutés.

[Ligne 8] L’auteur qualifie le roi de « droiturier ». Il est donc le représentant de la droiture. Ces valeurs sont l’apanage de Louis IX. L’auteur sous-entendrait que tous autres jugements ne le seraient pas.

[Ligne 15] En tant que suzerain, le Roi Louis IX a le pouvoir de saisir et de faire enfermer ses vassaux en prison. L’auteur insiste que dans le cas présent, cette arrestation est faite par des sergents d’armes. Il y a un côté humiliant à ce que des nobles seigneurs soient jetés en prison par des gens du peuple.

 

 

Les réparations

[Ligne 21] La loi du talion que souligne ici Guillaume de Nangis signifierait que l’on pende aussi De Coucy. Il y a une réserve à observer car dans le cas de De Coucy, il a bien commis un crime de sang passible d’une haute justice alors que les trois jeunes gens n’étaient passibles, au pire que d’une basse justice.

[Ligne 23] Les amendes sont des moyens courants pour obtenir un compromis et apaiser les parties.

[Ligne 26] Les sommes annoncées sont conséquentes et auront des conséquences sur la stabilité financière du domaine des Coucy. L’impact est considérable.

[Ligne 27] De Coucy se voir contraint de bâtir deux chapelles à la mémoire des défunts et de céder le bois (source non négligeable de revenus) à l’abbaye de Saint Nicolas (donc à l’abbé qui avait prévenu le Roi). En plus des sommes déjà mentionnées, De Coucy est sévèrement puni au profit d’une église triomphante matériellement et d’un pouvoir royal judiciairement affirmé.

 

L’équilibre précaire entre le pouvoir du Roi et celui des seigneurs

[Ligne 10] Le Roi est suzerain, on lui obéit mais Enguerrand de Coucy ne se cache pas pour clamer qu’il n’acceptera la justice que si elle vient de ses pairs. L’auteur souligne le côté rebelle et les potentielles tensions entre le pouvoir royal et les seigneurs. Il ne faut cependant pas prendre pour argent comptant cette interprétation de la situation par un tiers observateur et chroniqueur.

[Ligne 11] Enguerrand de Coucy clame qu’il veut être jugé par ses pairs selon la coutume. En effet, chaque seigneurie dispose de ses coutumes. Et il est fort probable de De Coucy en ait également. Ces coutumes ne sont pas souvent écrites ou lorsqu’elles le sont, elles sont consignées dans des chartes. Il est à noter que l’auteur a été justement garde des chartes pendant une dizaine d’années. Peut-être qu’il a eu accès à cette information.

 [Ligne 17] Les grands barons restent et demeurent sous le coup du ban du Roi (le bannus). Ils se doivent de répondre à son autorité lorsque ce dernier commande, contraint et puni. Et même si De Coucy en appelle à sa parenté, personne n’ose aller à l’encontre de la volonté punitive du Roi sous peine de sanctions, d’amende ou de mise hors la loi.

[Ligne 25] Au-delà du fait que le Roi pourrait (s’il le voulait) condamner De Coucy mais il lui accorde finalement de payer une amende. Cet acte de pitié fait apparaitre le Roi comme miséricordieux. Il incarne les valeurs de bonté tandis qu’Enguerrand est régulièrement qualifié de cruel. On peut y voir une certaine forme de propagande « pro » Louis IX. Une dichotomie entre le bien et le vil.

 

L’auteur a voulu, de façon presque méthodique, démontrer qu’Enguerand de Coucy a outre passé ses droits seigneuriaux. Il a abusé de son droit de justice en condamnant à mort des personnes alors qu’il avait bien d’autres possibilités de se voir dédommagé (si tant est qu’il y eu délit).  Dénoncé par un membre du clergé, rappelé à l’ordre par son suzerain, abandonné par ses pairs les barons, sanctionné par le Roi,  Enguerand de Coucy s’incline devant le jugement royal. Mais ce qui en ressort, c’est le dédommagement et qui en profite. Deux chapelles seront construites (et sans doute financées par de Coucy) et le bois dans lequel se sont déroulés les événements font partie désormais de l’abbaye de Saint Nicolas. La justice du Roi se présente ainsi réparatrice des dérives de la justice seigneuriale. Néanmoins, on pourrait se poser la question de savoir si cette affaire serait remontée jusqu’au Roi si les malheureux n’avaient été que de simples paysans. Le droit coutumier différencie les ordres (noblesse, clergé, peuple et plus tard bourgeoisie) et cette affaire ne concerne que les deux ordres les plus riches si ce n’est les plus puissantes.

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