Ce
texte de trente et une lignes a été écrit par Matteo Villani, historien italien
du XIIe dans le cadre des « Chroniques » ou Nuova Cronica. Nous
pouvons le dater après la bataille de Poitiers (1356) et avant 1363, date du
décès de l’auteur. Ce texte a été repris et traduit (l’extrait présenté est en
français) ensuite par différents auteurs beaucoup plus contemporains, sous
forme de source indirecte, tels que J. Calmette, JJ Gruber, E. Carpentier et JP
Arrignon. Le texte relate le tournant décisif de la bataille de Poitiers ;
le moment fatidique où le Roi de France Jean II dit « Le bon »,
encerclé par les troupes de Édouard de Woodstock, prince de Galles et fils ainé
du Roi d’Angleterre, concéda la victoire et se porta captif avec son fils, le
futur Philippe le hardi. La bataille de Poitiers est un point culminant du
conflit opposant la France et son vassal renégat, l’Angleterre dans le conflit
de « la guerre de cent ans ». La défaite de la bataille de Poitiers,
qui fait suite à la bataille de Crécy survenu huit ans auparavant augure
d’importantes répercussions que nous verrons successivement. D’abord
financières, en la matière de rançons royales, territoriales avec l’impact sur
les territoires français cédés aux anglais et enfin politiques montrant les
différences fondamentales entre les dynasties Plantagenets et Valois.
L’issue de la bataille de Poitiers est la capture
de Jean II et de son fils Philippe [ligne
26 à 28]. Edouard III, roi d’Angleterre exigera une somme faramineuse comme
rançon pour libérer de si précieux otages. On parle d’une somme de près de
trois millions d’écus. Cette rançon survient à un moment où les finances sont
au plus bas. Et même si le sacrifice sur le champ de bataille de Jean suscite
le respect de tous, personne en France n’a envie de payer une telle somme.
C’est donc un mouvement de mécontentement qui enfle dans les rues de Paris.
Même si la rançon de Jean II est exorbitante, elle
lui permet néanmoins pour lui de conserver la couronne de France. Edouard III
d’Angleterre exigera tout de même l’annexion de territoires conséquents qui lui
permet de contrôler tout le sud-ouest de la France. Ironiquement, ce sont les
territoires où la chevauché de son fils le prince noir a fait quelques dégâts
mémorables [ligne30 à 31]. La France
perd donc une partie de son accès vers la mer et les ports commerciaux de
l’océan atlantique.
Avant les batailles de Crécy et de Poitiers, la
dynastie des Valois n’est pas bien perçue dans sa légitimité sur le trône de
France. Les actes héroïques de Jean II qui se révèle meneur d’homme [Ligne 8], guerrier intrépide [ligne 18 à 19] et d’un courage sans
faille même devant une défaite certaine [Ligne
17] tendent à redorer le blason. Le courage du jeune Philippe (à peine 14
ans), refusant d’abandonner son père cerclé par les épées anglaises [Ligne 23 et 24] gagna ce jour-là son
surnom du « hardi ». Villani ne conteste nullement la bravoure de
Jean, mais de son entourage proche comme de son armée [Ligne 2]. On sait que l’armée française avait recours à des
guerriers mercenaires qu’il fallait payer alors que les troupes anglaises sont
soldées. Sans doute cette différence s’est révélée cruciale dans son allégeance
au moment où le sort de la bataille se jouait [Ligne 4]. Villani esquisse brièvement (sans doute ne les
connaissait-il pas) les différences entre les stratégies militaires [Ligne 6]. Jean II est décrit comme
combattant à pied mais on sait à présent que les archers anglais, munis de leur
long bow avaient eu raison des chevaux français non cuirassés. Ce qui força les
troupes françaises à abandonner leurs montures et combattre à pied, annihilant
ainsi l’avantage de la cavalerie française. Villani explique que le prince noir
utilise à son avantage cette évolution de l’art de la
guerre [Ligne 9 à 10], tandis que
les français sont encore restés sur le modèle de la charge de cavalerie menée
par les chevaliers sans tenir compte de la piétaille. Les capacités
d’adaptation ont été la clef de la victoire anglaise même si le courage était
du côté des français [Ligne 10 à 13].
Ainsi
la bataille de Poitiers marque le début d’une période sombre pour la France.
Cette dernière peine fortement à payer la rançon de Jean II, estimée à trois
millions d’écus d’or. Edouard III, roi d’Angleterre en profite pour dépouiller
la France de quasiment tout le sud-ouest du territoire (le bassin d’Aquitaine
et tous les ports permettant un trafic commercial florissant pour le vin.).
Malgré l’acte de bravoure indéniable du souverain captif, la dynastie des
Valois est fortement malmenée. En outre, le cousin de Jean II, Charles II
« le mauvais » en qui l’on avait placé les espoirs d’un souverain
capable de protéger les intérêts français en l’absence de Jean s’est avéré comploteur
avec les Anglais. On remarquera que Villani concède le caractère héroïque de
Jean II ; même s’il tourne en dérision le manque de courage du frère de ce
dernier (le duc d’Alençon), qui « s’était enfui par peur sans donner ni
recevoir de coup » [ligne3].
Villani par contre, encense la valeur guerrière d’Edouard, le Prince noir,
qu’il qualifie de « valeureux ». On peut se questionner sur l’objectivité de Villani en tant qu’historien
et surtout rédacteur de cette chronique. Sans doute ne pouvait-il pas se douter
que cette bataille ne serait que le début de la guerre entre les Plantagenets
et les Valois et qu’elle perdurerait encore bien cent ans. Le document est
intéressant car il montre que les contemporains, même s’ils ne sont touchés que
de façon très éloigné comprennent les enjeux de pouvoir et « misent »
déjà sur les vainqueurs. Malheureusement, ils n’ont pas la vision globale de
l’impact des différences entre de technologies militaires (utilisation des long
bow anglais, charge de cavalerie mal ou peu utilisée, début des armes à poudre,
topographie des terrains de bataille).
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