2.11.21

Extrait du livre Une femme à Berlin, Journal 20 avril-22 juin 1945

 

                Ce texte est un extrait traduit en français du livre « Une femme à Berlin » écrit par Marta Hillers. Il raconte, sous la forme d’un journal intime, le quotidien (sans doute le sien, le livre se veut auto bibliographique) d’une femme allemande habitant à Berlin durant les derniers mois de la deuxième guerre mondiale. Les derniers grands événements de la guerre y sont racontés au travers de son expérience personnelle ; la chute du régime nazi, la prise de la ville par l’armée russe, la capitulation de l’Allemagne. De nombreux thèmes y sont abordés et relatés de façon assez factuelle ; comme si l’auteur se résignait à son sort. De par la forme même du récit ; c’est un journal intime, il faut bien faire attention à la subjectivité des propos de l’auteur. C’est une femme qui sait que son peuple va perdre la guerre, et elle-même essaie de survivre au jour le jour. Elle n’a aucune conscience d’un avenir meilleur. Elle tente juste de rester en vie. Ses propos restent de ce fait assez dépourvus d’émotion. Néanmoins, même avec seulement trente-cinq lignes, il est possible de distinguer les thématiques suivantes : les bombardements aériens et l’impact sur les populations civiles ; le viol et autres crimes de guerre commis sur les femmes des peuples vaincus et enfin la destruction des agglomérations stratégiques.

Les bombardements aériens

[Ligne1] Le récit se situe en avril 1945. A ce moment-là, la Luftwaffe était déjà quasiment détruite et les alliés avaient le contrôle de l’espace aérien allemand. Churchill et le Air Marshall Harris avaient mis sur pied une stratégie de bombardement même nocturne afin de ne laisser aucun répit à l’Allemagne.

[Ligne 2, 3] Les bombardements se font régulièrement, de jour comme de nuit. Ils ont pour but d’affaiblir les défenses adverse, tuer les populations capables d’œuvrer pour la reconstruction (comme les ouvriers dans les zones industrielles) mais aussi de susciter chez les populations civiles un sentiment de révolte. L’idée est de pousser les civils, craignant pour leur vie, à se rebeller contre les éventuels officiers nazis encore sur place (et si possible les tuer).

[Ligne 4 jusqu’à 9] Les bombardements sèment une terreur indicible auprès des populations civiles. On ne sait jamais quand cela peut survenir. Le moral est très fortement affecté.

 [Ligne 13] Les Russes comme les Anglais et les Américains bombardent l’Allemagne. Même si les Anglais disposent de meilleurs appareils comme le Spitfire, il leur faut tout de même frapper de loin, ou à défaut d’utiliser des forteresses volantes capables de plus d’autonomie de vol. Les Russes étant plus proches de l’espace aérien allemand sont mieux positionnés pour frapper les villes comme Berlin. L’auteur ici semble pouvoir distinguer un bombardier russe d’un appareil anglais ou américain. On peut supposer que les bombardements sont si fréquents qu’elle a acquis cette connaissance et qu’elle est capable d’identifier la nationalité d’un bombardier en plein vol. Ou bien l’auteur extrapole et fait un amalgame entre un bombardier venu lâcher ses bombes sur la ville et les soldats qui patrouillent dans les rues.

Le viol et autres crimes commis sur les femmes des peuples vaincus

[Ligne 19] L’auteur est confrontée pour la première fois à la réalité du viol alors qu’elle parle assez communément de bombardement. Elle raconte ce qui s’est passé trois jours plus tard. Mais on peut comprendre le choc émotionnel et physique qu’elle a subi.

[Ligne 22] L’auteur décrit les violeurs comme des « types armés ». Est-ce que volontairement elle n’utilise pas les termes de soldats ? Est-ce des soldats allemands ou bien des soldats russes (à ce moment-là, nous n’avons aucune autre indication). Pourtant, l’auteur est capable d’identifier un avion en plein vol mais semble évasive quant à la nationalité des violeurs. Pourtant, ces derniers « vociféraient », il était donc possible d’identifier la langue. Le choc émotionnel que l’on imagine sans peine est sans doute à l’origine de ce flou dans les souvenirs.

[Ligne 24] Les violeurs semblent être d’un certain âge. Sans doute parce que la jeunesse a déjà été fauchée par six années de conflit.

[Ligne 27] La violence accompagne le viol. Car pour prendre possession d’un territoire, il faut soumettre sa population (par la force et l’humiliation).

[Ligne 35] Les cigarettes que le violeur donne en gage de salaire sont russes (encore une fois, c’est de l’humiliation). On peut extrapoler la nationalité mais pas avec certitude. Soit c’est un Russe soit un Allemand ayant récupéré le paquet sur le cadavre d’un soldat russe. Le viol n’est pas forcément commis par un soldat de l’armée adverse. Il peut aussi être perpétué par un soldat de son propre camp, qui voyant la mort arriver, perd tout espoir et voit s’effondrer ses dernières valeurs morales. Dans le cas présent, peut-on considérer le viol comme étant une arme de guerre ? Du moins un crime de guerre ?

La destruction des agglomérations stratégiques

[Ligne 3] L’auteur explique qu’elle mange des grosses tranches de pain. Le récit se situe en avril 1945. Et le conflit (sur le point de s’achever) perdure déjà depuis six années faisant des millions de morts et autant de blessés et disparus. Or, l’auteur arrive à manger à sa faim. On peut raisonnablement penser que ce n’est pas le cas de tout le monde, du côté allemand ou alliés. Les grandes agglomérations semblent bénéficier d’un sort plus enviable, en tous cas au niveau de l’approvisionnement. Sans doute que tous les canaux de ravitaillement ne sont pas encore taris et qu’il est encore possible de manger à sa faim ; avec ou sans rationnement.

[Ligne 12] On distribue de la farine. Il est donc encore possible de produire du blé. Est-ce que les campagnes allemandes en bénéficient ? Est-ce que les bombardements n’ont visé que l’appareil industriel allemand et laissé l’agriculture allemande encore suffisamment opérationnelle pour ne pas conduire le pays entier à la famine ?

[Ligne 15] Les agglomérations stratégiques sont principalement visées. Les bombardements se veulent anéantir toute capacité de l’Allemagne à reconstituer sa puissance économique et industrielle. Toute la Ruhr est principalement bombardée, mais on peut imaginer que Berlin, en tant que principale ville du Reich constitue une cible de choix.

[Ligne 15] L’auteur parle de Pudding. C’est un gâteau d’origine anglaise. On peut imaginer qu’elle fait partie d’une couche sociale suffisamment élevée pour avoir peut-être voyagé ou bien avoir une connaissance des cultures étrangères. Les bombardements des villes permettent aussi de viser les élites.

                L’auteur raconte son quotidien alternant entre bombardement, recherche de nourriture et malheureusement, viols et violences. Elle rédige au présent de l’indicatif, comme si le futur avait du mal à prendre forme dans son esprit. Et même lorsqu’elle relate des événements passés (comme le viol), elle ne conjugue que les cinq premiers verbes. Le reste du récit est rédigé au présent. Est-ce que l’on peut y voir une incapacité totale de se projeter ne serait-ce que le lendemain ? La survie est une question d’instant présent car à n’importe quel moment, un bombardement, une balle perdue, un soldat violent peut mettre un terme à sa vie. Mais on peut aussi s’interroger sur le sujet du viol comme crime de guerre et / ou  arme de guerre (applicable seulement s’il a été planifié et commandité par l’état-major de l’armée adverse).

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