2.11.21

Peut-on dire que les XVIe et XVIIe siècles ont apporté une révolution méthodologique à l’écriture de l’histoire ?

 

                                                                               A la fin du 15e siècle, on observe que les penseurs occidentaux changent leur façon de percevoir l’histoire. En effet, le surnaturel, jusque-là intimement lié à la pratique et l’écriture de l’histoire tend à disparaître au profit de davantage de laïcité. Cette évolution dans la méthodologie, c’est-à-dire la façon d’aborder scientifiquement l’histoire, implique de nouvelles disciplines, de nouvelles sciences auxiliaires et d’érudition. Mais ces changements sont profonds et poussés par la pensée humaniste, les historiens tels que Etienne Pasquier (1529-1615) mettent en avant leurs sources afin de justifier et d’appuyer leurs raisonnements désormais basés sur des hypothèses, des questions et des choix. Les historiens ne se contentent plus de citer les écrits antiques en latin, on cherche désormais à les contextualiser, à les comprendre au-delà du fait qu’ils ont été rédigés par des penseurs morts des siècles avant et dans un autre pays. On cherche à vérifier les propos ou du moins à être certain des siens. Dès le 16e siècle, la pensée humaniste a donc permis de rendre accessibles les informations à tous (du moins à ceux qui savent lire). Mais est-ce que  l’écriture de l’histoire en a été révolutionnée ? Comment ? Et quelles en ont-été les répercutions et les conséquences ?

 

Clairement, on peut dire que l’écriture de l’histoire a évolué à partir du 16e siècle. En effet, jusqu’au 15e siècle, les écrits historiques étaient liés à la religion. On se rapportait autant que possible au divin en citant la Bible à tous propos. On voit des références religieuses sur les bestiaires, les calendriers et les représentations iconoclastes. Mais la pensée humaniste tend à rompre avec ce modèle en mettant l’homme au centre de la réflexion. Ainsi, pour justifier cette évolution progressive du religieux vers le laïc, les historiens se dotent de nouvelles techniques et d’approches. Il faut d’abord identifier une problématique (jusqu’à présent, cette problématique trouvait sa réponse dans la Bible ou autres textes anciens). Ensuite, on pose des hypothèses, des questions, des axes de réflexion. Pour y répondre, on fait appel à d’autres disciplines déjà existantes ou novatrices (études des monnaies, études des poids et des mesures, archives, consignation des écrits, la démographie, l’économie, l’histoire quantitative, statistique, etc.) qui enrichissent la réflexion historiographique. L’organisation des premières archives d’état facilitent les choses, car désormais on peut justifier de ses axes de travail. Cette nouvelle méthodologie est clairement novatrice car elle soulève des questions quant à la véracité et l’établissement des faits jusqu’à lors incontestés.

L’utilisation de méthodes scientifiques pour compléter et appuyer un raisonnement historiographique a été démontrée par le moine bénédictin Mabillon (1632-1707). En effet, ce dernier a établi, grâce à l’étude de centaines de documents, des encres utilisées, la langue écrite, les formules consacrées que si au moins deux sources convergent dans leurs témoignages, elles peuvent être considérées comme vraies. Cette approche critique et scientifique révèle aux contemporains plusieurs choses. Premièrement que les sources sont essentielles dans la construction et la vérification d’un raisonnement. Deuxièmement, qu’il est possible et nécessaire de se doter d’une méthodologie reproductible et incontestable pour vérifier lesdites sources. Mais au-delà de cette approche critique, la généralisation d’une avancée technologique bouleverse l’accès à l’information. C’est l’imprimerie et l’accès plus facile aux livres. Désormais la diffusion des idées (et aussi des raisonnements) est facilitée, plus rapide, moins chère et surtout complétée par de la traduction, les livres sont désormais accessibles dans plusieurs langues. Le latin, langue des érudits, n’est plus un obstacle à l’information et à la connaissance.

Cette méthode critique trouve rapidement son sens et soulève un vent de remise en question même jusqu’aux historiens antiques comme Tite-Live ou Thucydide (débat suscité par Fénelon). Pour y remédier, on prône le retour vers les sources des écrits. On cherche l’origine de l’information. On veut retrouver la pureté du texte original (en grec, en latin ou en hébreu). Cette montée en puissance de la curiosité scientifique pose la question de l’importance de l’éduction (on notera que jusqu’au 18e siècle, la matière sera enseignée par des professeurs de lettres dans les écoles et non des professeurs spécialisés). Malheureusement, même si elle est considérée comme utile pour les décideurs (les princes et les rois ; comme Machiavel au profit de Laurent de Médicis), l’histoire n’est pas évolutive, car elle est écrite dans les livres ; on n’estime pas que l’histoire puisse receler autre chose que ce que les pages et les livres exposent. En ce sens, les grands esprits du 17e siècle lui préfèrent les sciences exactes comme les mathématiques ou la physique ; ce qui justifieraient le peu de publications d’ouvrages historiques (hormis De Re Diplomatica de Mabillon) au cours du 17e siècle.

 

                                                                               Ainsi, la révolution méthodologique qui émerge à partir du 16e siècle est l’invention de l’histoire problématisée. L’histoire voudrait devenir une science à part entière. L’histoire doit être circonstanciée par des hypothèses et des questions auxquelles on peut répondre grâce à l’étude de sources vérifiées et vérifiables (Lucien Febvre appuiera suffisamment sur ce point) ; et ce, afin de les défendre devant un public de plus en plus large. Ce public a désormais accès à l’information dans sa langue grâce aux impressions et publications vernaculaires. Les sources sont multiples comme les données démographiques, les statistiques, les tenues de comptes (et plus tard les données météorologiques, par exemple). L’histoire n’est plus l’apanage d’érudits, il s’étend et se rend accessible à tous. Mabillon avec l’apport de sa méthode critique enrichit et inspire les historiens du 17e siècle. Mais cette révolution méthodologique de la pratique de l’histoire trouve ses limites avec des historiens cherchant davantage la beauté du style de rédaction plutôt que la véracité des écrits. On préfère les sciences exactes que l’histoire jugée non évolutive. Le 16e et 17e siècle aura dont vu l’évolution méthodologique de l’écriture de l’histoire depuis le religieux vers le laïc avec l’émergence de l’histoire problématisée et critique et puis enfin l’histoire romancée et tragique.

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