A
la fin du 15e siècle, on observe que les penseurs occidentaux
changent leur façon de percevoir l’histoire. En effet, le surnaturel, jusque-là
intimement lié à la pratique et l’écriture de l’histoire tend à disparaître au
profit de davantage de laïcité. Cette évolution dans la méthodologie,
c’est-à-dire la façon d’aborder scientifiquement l’histoire, implique de
nouvelles disciplines, de nouvelles sciences auxiliaires et d’érudition. Mais
ces changements sont profonds et poussés par la pensée humaniste, les
historiens tels que Etienne Pasquier (1529-1615) mettent en avant leurs sources
afin de justifier et d’appuyer leurs raisonnements désormais basés sur des
hypothèses, des questions et des choix. Les historiens ne se contentent plus de
citer les écrits antiques en latin, on cherche désormais à les contextualiser,
à les comprendre au-delà du fait qu’ils ont été rédigés par des penseurs morts
des siècles avant et dans un autre pays. On cherche à vérifier les propos ou du
moins à être certain des siens. Dès le 16e siècle, la pensée
humaniste a donc permis de rendre accessibles les informations à tous (du moins
à ceux qui savent lire). Mais est-ce que
l’écriture de l’histoire en a été révolutionnée ? Comment ? Et
quelles en ont-été les répercutions et les conséquences ?
Clairement, on peut dire que l’écriture de
l’histoire a évolué à partir du 16e siècle. En effet, jusqu’au 15e
siècle, les écrits historiques étaient liés à la religion. On se rapportait
autant que possible au divin en citant la Bible à tous propos. On voit des
références religieuses sur les bestiaires, les calendriers et les
représentations iconoclastes. Mais la pensée humaniste tend à rompre avec ce
modèle en mettant l’homme au centre de la réflexion. Ainsi, pour justifier
cette évolution progressive du religieux vers le laïc, les historiens se dotent
de nouvelles techniques et d’approches. Il faut d’abord identifier une
problématique (jusqu’à présent, cette problématique trouvait sa réponse dans la
Bible ou autres textes anciens). Ensuite, on pose des hypothèses, des
questions, des axes de réflexion. Pour y répondre, on fait appel à d’autres
disciplines déjà existantes ou novatrices (études des monnaies, études des
poids et des mesures, archives, consignation des écrits, la démographie, l’économie,
l’histoire quantitative, statistique, etc.) qui enrichissent la réflexion
historiographique. L’organisation des premières archives d’état facilitent les
choses, car désormais on peut justifier de ses axes de travail. Cette nouvelle
méthodologie est clairement novatrice car elle soulève des questions quant à la
véracité et l’établissement des faits jusqu’à lors incontestés.
L’utilisation de méthodes scientifiques pour compléter
et appuyer un raisonnement historiographique a été démontrée par le moine
bénédictin Mabillon (1632-1707). En effet, ce dernier a établi, grâce à l’étude
de centaines de documents, des encres utilisées, la langue écrite, les formules
consacrées que si au moins deux sources convergent dans leurs témoignages,
elles peuvent être considérées comme vraies. Cette approche critique et scientifique
révèle aux contemporains plusieurs choses. Premièrement que les sources sont
essentielles dans la construction et la vérification d’un raisonnement.
Deuxièmement, qu’il est possible et nécessaire de se doter d’une méthodologie
reproductible et incontestable pour vérifier lesdites sources. Mais au-delà de
cette approche critique, la généralisation d’une avancée technologique
bouleverse l’accès à l’information. C’est l’imprimerie et l’accès plus facile
aux livres. Désormais la diffusion des idées (et aussi des raisonnements) est
facilitée, plus rapide, moins chère et surtout complétée par de la traduction,
les livres sont désormais accessibles dans plusieurs langues. Le latin, langue
des érudits, n’est plus un obstacle à l’information et à la connaissance.
Cette méthode critique trouve rapidement son sens
et soulève un vent de remise en question même jusqu’aux historiens antiques
comme Tite-Live ou Thucydide (débat suscité par Fénelon). Pour y remédier, on
prône le retour vers les sources des écrits. On cherche l’origine de
l’information. On veut retrouver la pureté du texte original (en grec, en latin
ou en hébreu). Cette montée en puissance de la curiosité scientifique pose la
question de l’importance de l’éduction (on notera que jusqu’au 18e
siècle, la matière sera enseignée par des professeurs de lettres dans les
écoles et non des professeurs spécialisés). Malheureusement, même si elle est
considérée comme utile pour les décideurs (les princes et les rois ; comme
Machiavel au profit de Laurent de Médicis), l’histoire n’est pas évolutive, car
elle est écrite dans les livres ; on n’estime pas que l’histoire puisse
receler autre chose que ce que les pages et les livres exposent. En ce sens,
les grands esprits du 17e siècle lui préfèrent les sciences exactes
comme les mathématiques ou la physique ; ce qui justifieraient le peu de
publications d’ouvrages historiques (hormis De
Re Diplomatica de Mabillon) au cours du 17e siècle.
Ainsi,
la révolution méthodologique qui émerge à partir du 16e siècle est
l’invention de l’histoire problématisée. L’histoire voudrait devenir une
science à part entière. L’histoire doit être circonstanciée par des hypothèses
et des questions auxquelles on peut répondre grâce à l’étude de sources vérifiées
et vérifiables (Lucien Febvre appuiera suffisamment sur ce point) ; et ce,
afin de les défendre devant un public de plus en plus large. Ce public a
désormais accès à l’information dans sa langue grâce aux impressions et
publications vernaculaires. Les sources sont multiples comme les données
démographiques, les statistiques, les tenues de comptes (et plus tard les
données météorologiques, par exemple). L’histoire n’est plus l’apanage
d’érudits, il s’étend et se rend accessible à tous. Mabillon avec l’apport de
sa méthode critique enrichit et inspire les historiens du 17e
siècle. Mais cette révolution méthodologique de la pratique de l’histoire
trouve ses limites avec des historiens cherchant davantage la beauté du style
de rédaction plutôt que la véracité des écrits. On préfère les sciences exactes
que l’histoire jugée non évolutive. Le 16e et 17e
siècle aura dont vu l’évolution méthodologique de l’écriture de l’histoire
depuis le religieux vers le laïc avec l’émergence de l’histoire problématisée
et critique et puis enfin l’histoire romancée et tragique.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire