2.11.21

Que peut-on dire des relations entre les familles dans la civilisation grecque ? Quelles formes ces relations prennent-elles ? Quel est leur impact ? Vous traiterez le sujet en parlant de la société homérique et de la société civile.

 

La civilisation grecque est longue et complexe. Elle s’étend sur plusieurs millénaires avant Jésus Christ et a vu plusieurs peuples contribuer à son évolution sociale, religieuse et militaire. Ce qui nous intéresse présentement est la notion de famille. Nous commencerons à la définir en la contextualisant au cœur de la société des rois homériques, puis nous suivrons son évolution au travers de son chef (son roi) mais également tous les membres de son palais. Nous verrons comment ces familles interagissent entre-elles. Quelles formes ces relations pouvaient prendre ? Comment elles se sont adaptées (culturellement, politiquement, et aussi religieusement) en même temps que la civilisation grecque traversait l’époque mycénienne (-1500 à -1100 av JC environ), les âges sombres (jusqu’à -800 av JC) et enfin l’époque archaïque (jusqu’à -500 av JC).

                Pour définir la notion de famille, nous pourrions commencer par nous focaliser sur la maison en elle-même. « L’oikos », c’est-à-dire la maison ou le domaine grecque était une bâtisse fermée à l’extérieur mais pourvue d’une cour intérieur. On sait qu’il existe des pièces destinées aux femmes et d’autres pour les hommes illustrant les rôles distincts de chacun. En effet, la gestion des relations entre la famille et l’extérieur est l’apanage de l’homme. Il reçoit les invités, invite aux banquets et initie les alliances avec des semblables ; à l’instar des Wanax (rois) mycéniens. L’homme a également la responsabilité de la dévotion aux Dieux. Car n’oublions pas que la religion est omniprésente. La femme vit à part, dans son « gynécée », à l’écart des affaires de l’oikos. Homère illustre bien cette situation en la personne de Pénélope, femme d’Ulysse. Cette dernière ne peut empêcher les prétendants au trône de venir parasiter l’oikos d’Ulysse sans qu’elle ne puisse rien faire (ni même protéger son fils Télémaque). Paradoxalement, des femmes comme Calypso ne semblent pas être soumise à de telles contraintes. Sans doute parce que Calypso est une nymphe et non une humaine grecque.

L’homme participe, en tant que citoyen, aux affaires courantes de la cité. C’est également un guerrier prêt à défendre ou attaquer l’épée à la main (la guerre est le meilleur moyen d’accroitre les richesses du palais) tandis que la femme est plus en retrait. Néanmoins, même si durant la période classique, la condition de la femme n’est guère enviable, elle tend à évoluer avec l’avènement des citées dès le VIIe s. On voit apparaître de nouvelles formes de citoyenneté dont bénéficient largement les femmes. Elles peuvent librement sortir de chez elles, posséder, léguer, hériter et voir même participer aux jeux olympiques jusqu’à lors exclusivement masculins. Même si ces droits ne sont pas généralisés partout, cela reste une avancée majeure.

La place de la femme est étroitement liée à la condition sociale. En effet, les familles qui voulaient marier leurs filles devaient fournir une dot de plus en plus onéreuse. Ce qui a eu pour effet de porter la condition de la femme au rang peu enviable de centre de coût. L’effet funeste ainsi produit a conduit à un certain nombre d’infanticides chez les familles incapables financièrement de respecter cette coutume. Pour les survivantes, elles devenaient la propriété de leur époux et pouvaient même être revendues en cas de nécessité financière.

                Pour revenir à la structure de l’oikos, il y a une particularité intéressante qu’il convient de noter maintenant. L’absence de clôture et de barrière qui incitait à l’hospitalité. Cette pratique est très importante car elle est respectée sous le regard des Dieux. On tient pour sacré d’héberger et de nourrir la personne qui vient à sa porte à une époque où les hôtels et auberges n’existaient pas. Mais il y a une contrepartie à cette générosité. En effet, l’hôte et l’invité ne peuvent désormais plus se faire la guerre, même mieux, ils se doivent assistance. A l’époque où les rois homériques vivaient, ces alliances politiques s’avéraient fort utiles. On notera que le prince Paris n’a guère respecté cette coutume en « volant » Hélène à son époux Menelas qui lui donnait l’hospitalité, déclenchant la guerre de Troie et la chute de sa famille. Il y a donc une véritable similitude entre hospitalité et diplomatie.

Cette similitude peut aussi prendre la forme de cadeau ou don et contre-don. Un don est offert dans le but d’obtenir en retour un service. Ici, il me semble important de spécifier qu’à l’époque des rois homériques donc postérieur à la civilisation mycénienne, l’écriture a complètement disparu ! Les dons font donc office de trace tangible d’un service rendu ou à rendre. Comme une sorte de traité ou engagement qui lie les parties. Ces coutumes (et non lois) sont destinés à contraindre le récalcitrant en lui rappelant ce qu’il doit. De ce fait, ces dons ne sont pas destinés à être revendus mais sont gardés comme preuves.

On notera beaucoup d’exemples de ces dons et des contreparties qui en découlent. Non pas seulement entre les hommes, mais aussi entre Dieux et hommes. Nous avons déjà rappelé que la religion était omniprésente. Les Dieux aussi appliquent, dans une certaine mesure la technique du don. Athéna, Zeus, Héphaïstos donnent à Héraclès, à Thésée des objets, des armes fabuleuses dans le but que ces derniers réalisent des choses (cf. « Les mythes grecs » de Robert Graves). Généralement pour qu’ils aillent tuer tel ou tel monstre. On reste dans l’instrumentalisation de la personne qui reçoit le don et qu’on force à aller vers le combat et la guerre. C’est de la violence dissimulée sous une certaine forme de raffinement sociale mais qui entraine dans son sillage l’homme et toute sa maisonnée ; attendu que c’est l’homme qui gère la politique extérieur de son oikos.

                Ainsi, les rois homériques vivaient et survivaient dans ce climat de violence (à l’image des Dieux qu’ils vénéraient), mais à la fin des âges sombres jusqu’au VIIe s av JC s’opèrent des changements très importants qui bouleversent considérablement la société grecque. En effet, une augmentation de la population au VIIIe s transforme le paysage et fait naitre des centres urbains de plus en plus peuplés comme Athènes. Les rois demeurent une élite sociale et deviennent les premiers « décideurs » de ces cités-Etats. Mais comme la coutume perdure face à la loi, le système de don a toujours cours. Hésiode que si naguère les rois homériques étaient tout-puissants dans leurs palais, maintenant au sein d’une cité-Etat, certains ont la charge de juge. Et donc, faire des dons à un juge dans le but de se voir favoriser un jugement est de la corruption. Les rois deviennent des « mangeurs de présents » et se voient très fortement critiqués par une population toujours plus nombreuses et avides d’égalité.

Cette restructuration du pouvoir arrivera avec la réforme hoplitique au VIIe s. Rappelons que les hoplites sont les guerriers grecs apparus à cette époque et qui suivent un tout nouveau système de combat. En effet, les rois homériques ne se battaient qu’en duel entre égaux, laissant la piétaille s’entre tuer plus loin. On ne se mélangeait pas, même pour mourir. Or, la phalange hoplite est une formation de guerriers qui dressaient un mur de bouclier face à l’adversaire, chacun protégeant son voisin et faisant front commun. Qu’est-ce que cela signifie, au-delà de l’aspect militaire ? Tout le monde lutte sur le même pied d’égalité et chacun a besoin de son voisin s’il veut survivre. Cette nouvelle classe aisée (le matériel de combat d’un hoplite est composé de métaux onéreux comme le fer) montre que les rois ne sont les seuls à « compter » financièrement et politiquement dans le paysage. Les familles des anciens Wanax demeurent aristocratiques mais ne sont désormais plus les seules.

Si on revient sur l’expansion démographique qui motive les Grecs à exploiter de nouveaux territoires et à s’expatrier, la création de nouvelles colonies est une nécessité. De plus, avec l’influence des Phéniciens, l’écriture ré apparait (après avoir disparu pendant presque mille ans !), on ré apprend aussi à naviguer en mer Méditerranée, on se ré approprie son territoire et la culture, la civilisation grecque commence à se répandre. « L’oeciste » (le chef ou le propriétaire du bateau) devient l’explorateur / fondateur de nouvelles colonies dont il devient le dirigeant. L’actuelle Marseille (ou Massalia) est une de ces colonies prolifiques. Ces oecistes gèrent des positions géographiquement excentrées mais toutefois, ils reproduisent la même structure sociale, religieuse. On ne créé pas des colonies pour créer un nouveau modèle, on le duplique. « Les aristois » conservent encore une certaine influence même si la citoyenneté est déjà une réalité pour beaucoup.

                Ainsi, la famille dans la civilisation grecque est une entité qui évolue. Elle a des devoirs et des responsabilités. D’abord patriarcale et tirant ses richesses de la guerre et de l’épée, elle devient plus complexe et sans doute plus mixe avec l’importance grandissante du rôle de la femme et la diversification des revenus. Il est à noter que la famille, depuis les âges sombres, les rois homériques, la renaissance et même jusqu’à nos jours, la famille suit des principes liées à l’honneur qu’elle défend et non les lois auxquelles elle doit se soumettre. Les dons et contre-dons, la vengeance en cas de non-respect de la parole donnée sont les fondamentaux d’un système mafieux que l’on retrouve de nos jours dans tout le bassin méditerranéen. Ce qu’on retiendra également est la capacité d’adaptation de la famille. Car même si le modèle économique est traditionnel et donc peu enclin au changement, les Grecs sont capables d’évoluer pour affronter leur temps et en tirer le meilleur. On apprend de nouvelles formes de combats, on retrouve des techniques de communication et de déplacement afin de favoriser le commerce extérieur, les Dieux même accompagnent les Grecs ! De divinités belliqueuses, ils deviennent protecteurs de cités comme Athéna avec Athènes.

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