La mémoire est une composante essentielle dans le travail de l’historien car elle constitue une de ses bases de travail dans la représentation du passé. Les sources écrites et les sources orales en sont les avatars. Les unes sont issues des autres. Les sources écrites rédigées, conçues depuis des témoignages oraux. De là se pose la question de la pertinence et d’une certaine façon, de la recevabilité de l’information initiale ; à savoir la source orale. Donc du contact direct avec la personne qui « raconte » l’histoire ou qui l’a vécu ; contrairement à l’historien qui l’a rapporté. Tout l’enjeu de la mémoire se situe là où on place l’importance de l’information, ce qu’on compte en faire, dans quelle condition on s’en sert et surtout à quelles fins.
La mémoire collective est une notion apparue tardivement, à la fin du XXe siècle, elle est intrinsèquement liée à la capacité d’oublier aussi. En effet, l’oublie peut être volontaire dans une volonté délibérée d’occulter des événements, des informations douloureuses pour ne garder qu’un cadre globale et spatiale. L’oubli est une façon de se protéger psychologiquement afin de ne garder que les souvenirs les moins brutaux. Il existe donc une forme de sélection volontaire de la mémoire, et donc de l’intégrité de l’information qui traverserait le temps. Cette mémoire collective est aussi liée à la qualité des témoins, ceux qui ont vécu l’histoire, ceux qui savent. L’apport de la psychologie, de la sociologie et de la psychanalyse sont intéressantes afin de différencier les témoins entre ceux qui ont participé à l’histoire et ceux qui l’ont subi.
Cette différenciation est flagrante dans le cadre de témoins et victimes de traumatismes groupés. Les attentats terroristes des années 2010 en sont la preuve (Bataclan, Hyper Casher, Charlie Hebdo). La mémoire collective de ces événements brutaux rassemble les gens dans un groupe identitaire. Mais au sein de ce groupe se trouvent plusieurs types de personnes différemment affectées par la situation. Différentes typologies d’acteurs. Ceux qui ont affronté l’attentat de plein fouet, ceux qui étaient dans le périmètre immédiat (même quartier, habitués des lieux, amis et proches) et enfin ceux qui se reconnaissent dans la situation (Je suis Charlie, tatouage des symboles parisiens « fluctuat nec mergitur »).
Le témoignage orale et son importance prend alors tout son sens. L’historien, le journaliste ou n’importe qui d’autre rapportant les évènements de la bouche d’une personne ayant vécu les événements applique un philtre subjectif (même s’il est involontaire) à la véritable perception du souvenir. Cette information, désormais écrite est impure car reconstruite. On parle de lien charnel entre le témoin oral et l’historien contemporain qui récolte son témoignage. Mais bien évidemment, cela ne s’applique que si les deux protagonistes se situent sur la même temporalité. Si ce n’est pas le cas, on se retrouve à nouveau devant la mémoire sélective et la notion d’oubli volontaire.
Ainsi, la mémoire, son pendant l’oubli (sélectif comme on vient de le voir) se matérialise généralement par des musées, des œuvres commémoratifs ou des célébrations. C’est l’apanage des pays « en paix » que de se préoccuper du passé et de s’en enorgueillir au détriment du présent. Car les représentants de ce passé aiment se glorifier de l’avoir vécu, surtout s’il s’agit d’épreuves difficiles et exceptionnels. Ce qui les rend à leur tour exceptionnels dans le fait d’y avoir participé plus que d’y avoir trouvé une quelconque réparation. Le statut de « victime » autorise de se plaindre ou de se faire plaindre car on a eu le privilège d’avoir été acteur et pas observateur de l’histoire. On est la mémoire vivante et on décide de ce qui doit être oublié ou célébré.
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