Comment tout a commencé
Pour dire la vérité, je n’aurais jamais pensé qu’après si longtemps, ma situation aurait été pris un tel tournant. Me voilà assez aisé, relativement connu de la bonne société parisienne, propriétaire d’une charmante maison de ville au cœur de la butte aux cailles. J’ai même ma propre voiture où les vitres teintées ne soulèvent plus aucune question. Les bonnes familles de Paris se pressent devant ma porte, et j’ai le luxe de refuser des clients !
Qu’est-ce que je fais dans la vie ?
C’est simple, j’ai créé avec quelques amis, une agence qui vient à l’aide
de parents épuisés, en manque de sommeil à cause de leur rejeton réfractaire au
sommeil. Alors, au lieu de se relayer entre maman et papa ; au lieu de
quémander de l’aide à la grand-mère à l’autre bout de la ville ; au lieu
d’essayer de refreiner son envie de secouer dans tous les sens son
enfant ; mon agence intervient ! Moyennant un forfait – onéreux,
certes – je vous cajole, distrais, et même parfois endors votre bambin tandis
que vous, épuisé, vous vous effondrez dans votre lit. Le matin, le petit
déjeuner sera fait et le café odorant emplira la cuisine dès 6h du matin, votre
bébé sera calmé et vous reconnaissant en me tendant mes billets de banque.
Comment je fais ?
C’est simple, les personnes de mon espèce supportent assez bien les cris et
les pleurs. Nous ne dormons pas la nuit. Et nous avons la capacité à être,
disons-le, hermétiques à toutes formes de supplications et caprices. Il est
vrai que par le passé, nous avons dû nous cacher dans des caveaux et caves
humides, mais les temps ont changé ! Plus personne ne porte des capes
doublées de rouge ! Et cette histoire d’ail et d’eau bénite est
parfaitement ridicule ! Pour ma part, je ne cherchais qu’à me faire un peu
d’argent.
Alors, je me suis installé dans un quartier calme et reculé, près d’une
clinique de vétérinaire du 13e arrondissement de Paris. Personne ne
remarque la baisse ou la disparition de chiens et chats, surtout si proches de
restaurants à la réputation douteuse !
Cette mode de « bourgeois-bohème » a fait exploser les
prix de l’immobilier dans mon quartier ! Et j’ai dû trouver un moyen
lucratif pour continuer à subvenir à mes « besoins
physiologiques particuliers ». Et un soir, alors que je faisais la queue au
supermarché ouvert jusqu’à minuit, j’ai surpris cette conversation. Cette jeune
femme était habillée comme si elle venait de sortir du lit, les cheveux
ressemblaient à plusieurs de nids de corneille et ses yeux étaient cernés comme
si elle n’avait pas dormi depuis des jours. Et c’était justement le cas ! Elle
expliquait que cela faisait 48 heures que son bébé était malade, et que ce
charmant bambin alternait joyeusement entre crise de vomissement et pleurs. Son
mari et elle étaient à la limite de l’irréparable. J’en concluais que son époux
devait être en train d’affronter le petit monstre mal luné tandis que son
épouse profitait d’une escapade dehors pour reprendre l’air. Et c’est là
qu’elle a prononcé la phrase qui allait tout changer.
« Si seulement il existait un… une… sleepsister ! Genre, la
personne te garderait ton gosse et toi tu vas dormir 3 jours ! Je donnerai
mon bras droit pour que ça existe ! » Disait-elle au vendeur
pakistanais qui n’y comprenait goutte, les yeux rivés sur son écran diffusant
une comédie musicale colorée. Mon sang n’a fait qu’un tour (si je puis me le
permettre), et arborant mon plus beau sourire, je lui ai dit que c’était
justement ma profession ! Pourquoi ?? Pourquoi ai-je fait cela ? Avec le recul, je ne saurais répondre. Mais cela m’a paru si évident sur le coup, que j’ai
réussi à la convaincre de mon « professionnalisme » et de mon
expérience.
Premières expériences
Me voilà
lui emboitant le pas, remontant la rue du docteur Tuffier jusqu’à un charmant
appartement aussi cher que petit. Je découvris alors la source sonore et
larmoyante du guêpier dans lequel je venais de me mettre. Un charmant Timéo,
qui du haut de ses 9 mois faisait régner la terreur et l’angoisse sur son
royaume de 35 m2. Sa mère expliqua ma présence, mes références (fictives) et
mon expérience (encore plus fictives) à son conjoint au moins aussi fatigué
qu’elle. Sans même chercher à discuter, ils me proposent 20 euros par heure. Il
était minuit et je devais absolument revenir chez moi à 6h. Ce qui me laissait
6h de travail, soit 120 euros ! J’acceptais pour 150 euros. Timéo se
retrouva rapidement dans mes bras, ses parents dans leur lit et moi sur le
canapé à regarder Netflix. Je peux l’avouer à présent, j’ai triché. Ce que vous
appelez « hypnose », moi, je l’appelle « avoir de beaux
yeux ». J’ai peut-être un peu usé de « mes beaux yeux » pour
endormir Timéo le soprano et convaincre ses parents. Quoi qu’il en soit, ça a
fonctionné. Et au-delà de mes espérances en plus !
Les
parents de Timéo se sont réveillés juste à temps avant que le soleil ne se lève
et que j’abandonne Timéo dans son coufin. J’arrachais des mains mes billets
paresseusement gagnés et je filais aussi vite que possible vers mon studio aux
volets fermés. J’entendais à peine les « merciii » et les « Et
comment on vous recontacte ? », « vous avez un numéro de
portable ? une page facebook » ? J’étais déjà dans la rue, le
col relevé et la casquette sur la tête. Je venais de gagner 150 euros de façon
scandaleusement facile. Même lorsque je dépouillais les cadavres durant la
guerre, famine, épidémie, cela ne m’avait pas semblé aussi facile. Et là,
c’était plus propre. Et j’ai même rattrapé mon retard dans la saison 6 de
« Supernatural » sur Netflix. Je mis les billets dans mon
portefeuille et je me mis au lit. La faim ? Effectivement, j’ai
volontairement omis de parler de ce « détail ». Mais, j’y reviendrai.