On sait que Hârûn ibn Yahyâ a vécu comme prisonnier à Constantinople entre 880 et 912. Soit à la fin du règne de Basile 1er et le début du règne du fils de ce dernier Léon VI “le sage”. Hârûn ibn Yahyâ est syrien (on le pense aussi chrétien) et après son passage à Constantinople, il a continué à voyager à travers toute l’Europe. Sa description de Constantinople est d’importance capitale car elle montre, au travers des yeux d’un étranger, la capitale politique, militaire et culturelle d’un des plus grands empires du Xe siècle au faît de sa puissance. Pour une raison inconnue, il semble que Hârûn ibn Yahyâ (pour un prisonnier) ait pu se déplacer relativement librement car ses descriptions sont précises et détaillées. Le livre de Alain SERVANTIE, Le voyage à Istanbul. Byzance, Constantinople, Istanbul. Voyage à la ville aux mille et un noms, du Moyen-Age au XXe siècle reprend cette description. Et ce sont ces cent trente sept lignes que nous allons étudier. La problématique que je propose est comment l’Empereur légitime son rôle de “Pieux élu de Dieu” ou son “Lieutenant” au travers de manifestations publiques mais également dans la conception architecturale de la capitale de son empire. Nous verrons successivement les trois aspects du pouvoir de l’Empereur, le pouvoir religieux, le pouvoir militaire et enfin la légitimité par l’approbation du peuple. L’angle de vue que nous adopterons sera le lien étroit entre la topographie de la ville et la représentation du pouvoir.
Le pouvoir religieux
Hârûn ibn Yahyâ dès la ligne 9 de son texte souligne que l’église (l’église de la Néa ou du Christ sauveur) se trouve au centre de la ville et près du palais. Cette église construite par Basile 1er (donc contemporain à Hârûn ibn Yahyâ) a une importance stratégique, religieuse et politique. Sa proximité géographique avec le palais impérial (où réside l’Empereur, sa famille et sa cour) montre le lien évident entre l’église et le pouvoir. Les églises sont richement décorées. Elles sont grandes, fastes et représentent des symboles de pouvoir divin et donc de son élu sur Terre. La finesse des matériaux utilisés, les artisans employés pour la construction, la décoration de ces édifices font rejaillir la gloire de Dieu sur tout l’Empire et son Empereur (et donc sur son clergé). C’est un signe de force et de conviction. Mais l’Empereur doit rendre des comptes à Dieu car il est son lieutenant sur Terre. Toutefois, il n’est pas un clerc. Il dispose pourtant de sa propre loge (grande et richement pourvue), de ses propres effets dans les églises (les plus grandes comme Sainte Sophie ou Néa Ekklesia), il officie certaines cérémonies. Il est le seul “non clerc” à pouvoir entrer dans le sanctuaire. Il peut utiliser l’encensoir, il peut bénir, prononcer des homélies. Comme le souligne Hârûn ibn Yahyâ, la place importante du vin qui coule des fontaines (sang du Christ) est au cœur de tous ces symboles.
Il y a d’autres symboles clairement tirés de la bible. L’utilisation du chiffre douze (dans le nombre des colonnes des églises) qui rappelle le nombre des apôtres du Christ. Le pouvoir s’inspire de la Foi et des images pieuses pour confirmer que l’Empereur exerce la volonté de Dieu. En retour l’Empereur nomme(de façon faussement indirecte) le patriarche de l'Église. Le trône et l’Eglise sont donc clairement liés.
Le pouvoir militaire
La position géographique de la ville en fait un point de passage stratégique entre l'Asie et l'Europe. En contrôlant le détroit des Bosphores et les Dardanelles, la ville a pu devenir une formidable plateforme d'échanges commerciaux. Profitant des routes construites par l’empire romain, la ville voit converger vers elle, des marchands, des savants, des artistes, mais aussi des missions plénipotentiaires d’autres pays et royaumes. Constantinople, au Xe siècle, est riche et prospère à l’instar de l’empire dont elle est la capitale. Elle nécessite donc des défenses à la hauteur de ce qu’elle représente et des convoitises qu’elle peut engendrer. La description des murs et enceintes de la ville faite par Hârûn ibn Yahyâ est très importante car elle montre que Constantinople dispose de défenses capables de repousser n’importe quel envahisseur. On sait que Hârûn ibn Yahyâ est prisonnier de guerre. Sans doute a-t-il pensé que noter et se souvenir des défenses de Constantinople aurait un intérêt militaire. On rappelle que l’Empereur a besoin de l’aval et du soutien de l’armée pour affirmer sa position. Il est d'ailleurs “proclamé” par elle, c'est-à-dire que les soldats élisent le basileus. l’Empereur est aussi Imperator, le chef des armées. Il se doit donc de protéger son peuple. D’ailleurs, le camp militaire de l’Hebdomon se trouve à 1 km (7000 pas, et on compte environ 148 cm pour un pas) de la ville à peine. La présence de l’armée est indissociable dans l’exercice du pouvoir. Constantinople est donc une capitale capable de gérer un empire, mais aussi capable de défendre son Empereur et son peuple. Au-delà de l’utilité militaire des murs fortifiés, c’est un symbole de puissance qui n’a pas échappé à Hârûn ibn Yahyâ.
Le pouvoir par le peuple
Hârûn ibn Yahyâ décrit une course de chars se déroulant dans l’hippodrome. L'hippodrome est un des lieux les plus importants à Constantinople. Il permet de rassembler presque cent mille personnes autours de manifestations sportives, culturelles ou autres telles que les courses de chars, les exhibitions d’animaux sauvages ou les spectacles. L’Empereur est le seul à avoir les moyens financiers pour promouvoir et assumer les coûts de tels événements. Hârûn ibn Yahyâ décrit que le gagnant des courses gagne une quantité non négligeable d’or depuis la tribune du Palais, donc de l’Empereur. Mais ces coûts peuvent être vus comme une forme d’investissement. L’Empereur finance ces jeux mais en retour, il s’attribue la victoire quelque soit le vainqueur. C’est lui qui reçoit les acclamations de la foule et elles sont perçues comme le fruit de sa légitimité validée par le peuple. On notera que ces courses ne sont pas que des événements sportifs, elles sont aussi la représentation de conflits politiques où des camps adverses (différenciés par des couleurs) soutiennent tel ou tel char. Mais l’Empereur se place au-dessus de ces dissensions politiques, car il n’a de compte à rendre qu’à Dieu (même s’il a besoin de la foule). Devant toute la ville, devant les fonctionnaires, les nobles, l’armée, le peuple, l’Eglise, l’Empereur gagne car il est le champion de Dieu.
Ainsi, Constantinople, sous la dynastie macédonienne, est au sommet de sa puissance commerciale et militaire. Et il est impensable que le pouvoir de l’Empereur soit dissocié de l'Église. Pour cela, l’Empereur doit légitimer son rôle de “Pieux élu de Dieu”. Il ne doit subsister aucun doute dans l’esprit de ses sujets que Dieu l’a choisi parmi tous les autres, que ce soit sa propre famille ou ceux qui tenteraient des coups d'État contre lui. l’Empereur est donc contraint à régulièrement afficher qu’il est toujours celui qui a les faveurs de Dieu. La capitale de son empire doit donc lui fournir facilement les instruments pour cela. En ce sens, Constantinople et sa topographie pourrait être considérée comme un instrument de propagande politique qui sert les ambitions de l’Empereur. Les murs fortifiés témoignent de la puissance militaire, la caserne militaire permet de positionner l’armée au centre de la ville. La cathédrale Sainte Sophie et la Néa Ekklesia ( qui est même construite à l’intérieur du palais) sont les gardiens de l’église et de la foi au sein même du pouvoir. Son administration permet de gérer l’empire, mais les fonctionnaires (et surtout le Grand logothète) sont très proches du palais, donc sous son contrôle direct. L’hippodrome permet à l’Empereur de se montrer devant le peuple, en lui fournissant des jeux et des distractions. l’Empereur est donc à la recherche constante de l’approbation et du soutien tout en gardant le contrôle sur ces quatres forces qui alimentent son pouvoir. L’armée, l’église, l’administration et le peuple. Et Constantinople est la scène sur laquelle ces quatres pouvoirs évoluent et où se joue le destin de l’Empereur.
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Je publie mes textes dans le seul but de ma propre capitalisation de connaissances. En aucun cas, je n'affirme qu'il s'agit de vérité absolue dans le but de servir de bases à quelques devoirs d'histoire.
4.7.23
Commentaire de texte : « Description de Constantinople » par Hârûn ibn Yahyâ
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