Introduction
Notre dossier de recherche portera sur le livre La Milice française de Michèle COINTET paru aux éditions Fayard en 2013. Michèle COINTET est une historienne française contemporaine spécialisée dans l’histoire de la France durant la seconde guerre mondiale. On lui doit un certain nombre d’ouvrages qui font référence en la matière et notamment celui qui nous intéresse aujourd’hui. Présentons dans un premier temps le sujet du livre. La Milice française a été créée le 30 janvier 1943 et a été dissoute le 9 août 1944. Pierre Laval, alors chef du gouvernement de Pétain, avait besoin de répondre aux attentes des Allemands en termes d’implication dans la lutte contre les résistants (considérés comme terroristes). Laval devait compléter et soutenir la Gestapo dans la traque aux juifs et autres réfractaires à l’ordre public. Rapidement, Laval s’appuie sur Joseph Darnand, ancien combattant des deux guerres mondiales et héros décoré, pour cette tâche (à la fois la reconquête de la confiance allemande mais aussi soutenir les actions de sécurité intérieur en France occupée). Darnand, en 1941 avait déjà mis en place le Service d’Ordre Légionnaire (composée d’anciens combattants aguerris de type commando). C’est sur cette base que la Milice française prendra une dimension officielle en janvier 1943. La Milice française, d’abord régionale, se structure rapidement avec la précision propre à une organisation cadrée par des militaires et appuyés par une chaîne de commandement stricte. La Milice, véritable waffen SS à la française, recrute, forme, encadre et donne une existence sociale à tous ceux qui jurent leur allégeance. Toutes les couches de la société sont représentées ; que ce soit la bourgeoisie de province imbibée de discours religieux extrémistes, les ouvriers y voyant un meilleur salaire que l’usine, les paysans, mais aussi les femmes. La Milice se présente comme la fierté d’être français et chrétien en 1943. Et ce alors que les alliés débarquent en Afrique du nord et que les rumeurs d’un débarquement en Normandie se font de plus en plus concrètes. La problématique abordée dans l’étude de ce livre est comment un groupe de maintien de l'ordre a pu évoluer jusqu’à devenir un acteur politique, social et militaire d’envergure nationale en un an et demi à peine. Sur fond d’antisémitisme, de lutte contre le bolchévisme, de fanatisme religieux et d’ultra violence, la Milice française dresse une des pages les plus sombres de l’histoire de la collaboration française. Et ces pages se poursuivent bien au-delà de la fin des procès de Nuremberg. A l’instar des anciens SS, les anciens miliciens bravent le déshonneur et les condamnations à mort pour continuer à créer de l’actualité jusqu’au début des années 1980. La Milice française est donc une histoire qui dure, au final, bien au-delà de 1944. Nous verrons, au travers de l’étude de ce livre, les objectifs scientifiques visés par Michèle COINTET, les démarches scientifiques qu’elle a appliquées et enfin la qualité de sa démonstration.
Les objectifs scientifiques
- Les démarches suivies
Michèle COINTET s’interroge sur les raisons pour lesquelles la Milice française était aussi peu étudiée. Tantôt reléguée en fin du chapitre “collaboration française” (beaucoup plus riches en idées), tantôt “réduite à son propre récit”. La démarche suivie par Michèle COINTET est relativement chronologique, comme le montre le plan de son livre. Elle s’appuie néanmoins sur l’analyse de certaines grandes figures représentatives et qui, selon elle, sont les pierres angulaires de son étude. On découvre Joseph Darnand, Noël de Tissot, Francis Bout de L’An, Henry Charbonneau, Philippe Henriot au travers de leurs passés, une esquisse de leur état d’esprit après la débâcle, leurs motivations, leurs convictions (personnelles, parfois religieuses, souvent politiques). Et surtout comment ces personnes en sont venus à travailler ensemble autour de Joseph Darnand (d’abord au sein de du Service d’Ordre Légionnaire) puis ensuite, sous l’impulsion de Laval, au sein de la Milice. Michèle COINTET nous fait suivre un cheminement qui s’explique par la logique de ces personnes. Les enchaînements des événements extérieurs (assassinats de collaborateurs, débarquements des alliés en Afrique du Nord, ascension politique de Darnand) ont des répercussions quasi immédiates sur leurs prises de décisions et l’évolution de la Milice (répressions des résistants, rafle envers les juifs, oppression de la population, usage de la torture, des viols, des assassinats). La démarche suivie par Michèle COINTET est donc une analyse des événements qui influent et conditionnent l’évolution de la Milice entre janvier 1943 et août 1944. Michèle COINTET le dit elle même : l’historien doit “repérer la succession des escalades, les aveuglements intéressés, la passivité complice, les résolutions des adversaires dressant de la Milice une image de terreur inacceptable”.
- Les objectifs de la recherche
Le but du livre est de mettre en lumière les raisons qui ont fait dériver le gouvernement de Laval en 1943, sous couvert de lutte contre le bolchévisme, vers un état meurtrier. On note donc plusieurs objectifs qui suivent la problématique principale suivante : comprendre comment, en un an et demi, la Milice française est passée d’un rassemblement non armé à un groupe paramilitaire, force de frappe du gouvernement français dans sa lutte contre les résistants et le bolchévisme et dont le chef exécutif est secrétaire d'État. Il s’agissait de comprendre les origines de la création de la Milice. Comment et sur quelle base Pierre Laval a décidé de la créer. Comment elle a été structurée ? Comment a-t-elle évolué ? Qui étaient ses membres ? De quelles origines sociales ils venaient ? Est-ce qu’il y aurait eu des couches sociales plus ou moins concernées ? Quels étaient les motivations des membres ? Quels ont été les moments clefs de la vie de la Milice ? Et enfin, quelles ont été les issues pour les membres de la Milice après 1944 ? En élargissant l’analyse, on pourrait se demander en quoi ces recherches complètent les études déjà faites sur la collaboration et le gouvernement de Vichy ? Michèle COINTET estime que le chapitre de la Milice est peu étudiée car il y a comme une étroitesse de vision et un déni de l’existence d’un fascisme français. Est-ce que ce livre tend à rétablir la vérité sur l’existence d’un tel comportement en France en apportant des preuves historiques ? Comment le régime des “collabos” a engendré des SS français ? Et surtout, est-ce qu’on parle d’un phénomène restreint et épisodique ou bien d’un véritable état d’esprit partagé par bien plus de monde qu’on ne voudrait l’admettre.
- Le bilan historiographique
En termes de bilan historiographique, le livre de Michèle COINTET apporte une dimension sociale intéressante. Elle démystifie l’image du milicien issu d’un milieu rural et peu éduqué. On découvre une France en 1943 saignée par des attentats de résistants et des miliciens prêts à rendre coup pour coup, quitte à prêter allégeance au Führer. Un gouvernement dirigé par un Pétain résigné, un Laval fermement décidé à regagner la confiance des Allemands. Et surtout, dans l’ombre, Darnand prêt à suivre qui voudra bien lui reconnaître du mérite (d’abord Pétain, Laval, De Gaulle et puis finalement Hitler). Mais le français “moyen” aussi choisit son camp. Entrer dans La Milice permet d’obtenir un statut social, une rémunération plus intéressante qu’un salaire en usine (on gagne 2300 francs lorsqu’on s’engage dans la franc-garde tandis qu’en usine, on ne touche que 1300 francs). Les hommes de toutes les conditions s’y engagent, parfois seuls, souvent en famille. Les femmes aussi ne sont pas oubliées. Elles constituent aussi un nombre de recrus à prendre en compte (même si la condition de la femme en 1943 la cantonne à la maison plutôt que sur la scène politique et que par conséquent les sources manquent à ce niveau). Les motivations religieuses ne sont pas absentes. Cet aspect méconnu est relaté dans l’incident d’Uriage. Pierre-Louis de la Nouë du Vair chargé de la préparation des cadres miliciens mélange discours religieux et formation militaire. Et lorsque la ligne de conduite dictée par Darnand en change en juillet 1943, de la Nouë du Vair refuse d’abandonner ses convictions pétainistes et se fait désavouer par son chef (il n’est pas seul, près de deux cents hommes sont dans ce cas) ! Le bilan que l’on peut dresser du livre est que la Milice plonge profondément ses racines dans le cœur des français. Elle touche les nobles de province, le clergé (dont certains membres n'hésitent pas à inciter leurs ouailles à s’engager, et d’autres à cacher des miliciens comme Paul Touvier lors de sa cavale), les cadres, les salariés, les urbains, les ruraux. Motivée par un espoir vain, la Milice fait preuve d’ultra violence, convaincue d’être du côté des justes dans la lutte contre les juifs et les communistes.
- L’intérêt du livre
Le livre est écrit comme un reportage. A base de portraits détaillés des principaux personnages, on plonge rapidement dans ces dix-huit mois riches en événements. L'intérêt principal du livre est de compléter les études déjà faites sur la collaboration du gouvernement français avec les Allemands entre 1943 et milieu 1944 où le débarquement de Normandie précipite la fin de l’occupation. Michèle COINTET retrace toute l’histoire de la Milice jusqu’aux châtiments réservés aux miliciens. Les procès de Darnand et de Laval, la cavale de Touvier ne marquent pas forcément la fin du fascisme français mais illustrent le sort réservé aux miliciens (trop zélés ou pas). Michèle COINTET montre également le fonctionnement de l’appareil judiciaire en parlant “épuration judiciaire” où les procès civils (expéditifs) et les jugements prononcés lors de cours martiales sont des sources documentées et fiables. On y retrouvera des chiffres, des statistiques, des témoignages, des accusations, des sentences. Michèle COINTET y puise de la matière pour restituer l’histoire de la Milice et l’inscrire dans l’histoire de la collaboration.
Les démarches scientifiques
- Les sources
Michèle COINTET bénéficie d’une multitude de sources fiables. On peut les classer selon ces catégories.
Des archives
- Les dossiers d’instructions du procès de Joseph Darnand qui ont montré et expliqué les fonctionnements internes de la Milice mais aussi la personnalité de Darnand.
- Les dossiers d’instructions de cour de justice lors des jugements de miliciens. Ces dossiers ont montré les motivations des miliciens à adhérer.
- Les enquêtes de gendarmerie à partir de 1945 et qui montrent surtout les catégories de personnes adhérentes à la Milice.
- enquêtes départementales
- Des documents de presse
- Les journaux de l’époque (Combats qui était l'hebdomadaire de la Milice) étaient la principale source de propagande politique. Le meilleur moyen de propager des idées ou au contraire de discréditer les parties adverses. En termes d’administration de preuve, l’objectivité de tels supports est bien entendu à prendre avec réserve et prudence.
- Des magazines comme Life, Le travailleur alpin
- Les discours enregistrés (vidéos et radio) sont des sources fiables qui ont, en plus de l’avantage d’être retravaillées numériquement, peuvent montrer les intonations et les gestuelles, ajoutant ainsi une autre dimension aux idées exposées.
Des Travaux divers
- Journaux intimes
- Oeuvre de fiction
- Lacombe Lucien de Louis Malle, 1974
- Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls, 1971
- Haute Savoie 1944 de Denis Chegaray et Olivier Doat, 1992
- Milice, film noir de Alain Ferrari, 1997
- Jour de pendaison au village de Daniel Schneidermann, 2005
- Ces français qui ont choisi Hitler de Christophe Weber, 2012
- L’administration de la preuve
Si on distingue la liberté de la preuve de la légalité de la preuve, Michèle COINTET a surtout apporté des preuves dans le premier cas de figure. Elle cherche la véracité des faits et n’attend pas que la loi (de l’époque) définisse le mode de preuve. On l’a vu, la Milice a agit en toute légalité et sous le couvert de son secrétaire d'État. Donc, leurs actions étaient, si ce n’est légales, du moins acceptées et tolérées par le gouvernement en cours. Les rafles, les interrogatoires, la torture et même les assassinats ont été couverts et même (dans une certaine mesure) revendiquées et médiatisées. La Milice était donc dans un cadre légal accepté. Par contre, les procès qui ont suivi 1944 ont constitué de véritables sources historiques établissant des faits et permettant l’analyse de leurs conséquences. Michèle COINTET a utilisé, pour la plupart du temps, des documents d’archives provenant de procès déjà instruits. Les jugements ayant déjà été prononcés et les sentences exécutées, l’administration de ces preuves a été faite à ce moment
La qualité de la démonstration
- Le plan choisi
Le plan suivi par Michèle COINTET est à la fois thématique et chronologique. Cette approche permet surtout de suivre la progression et l’évolution de la Milice depuis son origine jusqu’à sa dissolution. Michèle COINTET s’attarde aussi sur des thématiques qui aident à comprendre l'enchaînement des événements. Par exemple, dès le chapitre 2, elle met l’accent sur le principal acteur, Joseph Darnand et son évolution personnelle. En effet, l’histoire de la Milice, c’est l’histoire de Joseph Darnand dans sa recherche de visibilité auprès des décideurs de la France occupée. La préparation de la Milice (chapitre 1), sa structuration, ses motivations (chapitre 3) en attendant le bon moment. Ce moment arrivera quand Darnand (après avoir été éconduit par De Gaulle) prête serment à Hitler (chapitre 5). A partir de là (chapitre 6 et 7), la Milice, à présent armée et officielle, déchaîne un fleuve de violence et de vengeance vers les résistants alors que la guerre prend un virage décisif avec le débarquement de Normandie. Et enfin, la fin inéluctable et les conclusions funestes pour les miliciens capturés par les alliés (chapitre 8 et 9).
- La progression des idées
Les idées exposées par Michèle COINTET s'organisent autour d’une progression linéaire et chronologique. Le livre commence par la convergence de deux facteurs simultanés. Des événements extérieurs d’ampleur internationale comme le débarquement des alliés en Afrique du nord affaiblissant les positions allemandes et renforçant l’idée d’un autre débarquement au nord et des événements localisés en France comme la baisse de la confiance des Allemands envers Laval et la recrudescence des actions résistantes. Mais rapidement, Michèle COINTET concentre son analyse sur la France et la montée en puissance de Joseph Darnand. La façon dont il s’entoure, les manœuvres politiques qui lui permettent de se hisser jusqu’au rang de ministre, les morts laissés sur son chemin, la radicalisation rapide du S.O.L vers la structure définitive de la Milice. Puis, vient l’apogée avec les cérémonies d’investiture chorégraphiées et scénarisées. La mise en scène épique des miliciens genoux à terre et prêtant serment qu’offre la propagande de Henriot fait mouche et donne une dimension de croisade à la Milice. Puis, vient le temps de faire ses preuves, par excès de violence ou par véritable volonté de combattre les juifs et le bolchévisme. Finalement, Michèle COINTET décrit la genèse, l’ascension, les faits d’armes, la chute puis l’épilogue de la Milice.
Conclusion
Ainsi, Michèle COINTET démontre que la Milice française a bien eu une existence légale répondant à un besoin précis du gouvernement Laval. Non seulement, la Milice était soutenue par pratiquement toutes les couches sociales, mais elle répondait aux instincts les plus sombres de certains Français. Sur fond de lutte contre le bolchévisme, la France se découvre antisémite et fasciste. Dès plus hautes sphères du pouvoir au plus humble des ouvriers, la Milice représente ce destin meurtrier qu’on ne pensait voir qu’en Italie ou en Allemagne. Aux travers des explications de Michèle COINTET, on se rend compte qu’en un an et demi, la Milice a été le terrain fertile de tous les extrémistes, qu’ils soient religieux, politiques ou militaires. Et pourtant, de ses origines locales et relativement peu organisées, le livre de Michèle COINTET montre que la Milice arrive à se structurer rapidement. Elle se trouve une ligne de conduite, une stratégie de communication, un processus et un réseau de recrutement, des appuis religieux, politiques, sociaux et militaires. Et ce, jusqu’à devenir une véritable force politique. Le livre comble un vide dans l’étude de la collaboration. On y apprend que non seulement la Milice ne touche pas que les ouvriers des campagnes. Mais au contraire, on y croise des nobles de province, des curés, des cadres urbains, des jeunes, et des femmes. Bref, être milicien en 1943, c’est un travail “presque” comme un autre, en mieux payé et mieux considéré. Étrangement, malgré les preuves accablantes de la violence de la Milice, il y a comme une forme de déni dans l’importance de ses actions et implications. Sans doute qu’admettre que des Français ont pu être “collabos” et pire devenir SS n’est clairement pas une fierté, même en temps de guerre. Alors que penser de soldats décorés comme Joseph Darnand ? Un seul Pétain n’aurait-il pas suffit pour illustrer le soldat qui retourne sa veste ? L’histoire de la collaboration française est jonchée de déshonneur, violence et trahison. La Milice n’y échappe pas. Et Michèle COINTET a clairement démontré que ce chapitre se devait de figurer dans le devoir de mémoire. De nombreux films y font référence, mais trop souvent en montrant les actes héroïques des maquisards. Le procès de Paul Touvier dans les années 80-2000 a ré ouvert cette honteuse blessure et a étalé aux yeux d’un public plus jeune que certains Français ont réellement porté la croix gammée et que l’ombre de la Milice perdure encore cinquante après la fin de la guerre.
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