Dans cet album, Hergé intègre de façon très réaliste, les tensions entre la Chine et le Japon dès les années 1930. Le 18 septembre 1931, la ligne de chemin de fer près de Mukden (province chinoise) est dynamitée et sabotée. Le Japon accuse des bandits chinois qui compromettraient la sécurité et menaceraient les intérêts japonais dans la région. Ce prétexte politique cache en réalité la volonté du Japon d'envahir cette région (la Mandchourie) pour en faire un État fantoche connu sous le nom de Manchoukouo ; accroissant la présence japonaise en Chine et favorisant aussi le trafic d’opium. En réalité, l’attentat a été commis par des agents japonais œuvrant pour le compte de leur pays. Une enquête commanditée par la Société Des Nations (sous la forme du rapport Lytton rédigé en 1932) souligne la responsabilité du Japon (tandis que ces derniers reconnaissent publiquement la souveraineté de l’Etat de Manchoukouo avec comme gouverneur, Puyi, le dernier empereur de la dynastie Qing). Se sentant humilié par le rapport Lytton, le Japon quitte la SDN le 27 mars 1935 et s’isole de la communauté internationale.
Tintin et le lotus bleu est clairement bien documenté dans sa rédaction et son analyse, et l’on peut se demander en quoi cet album (et pas que que les pages 60 et 61) pourrait être utilisé comme source d’histoire culturelle ? Pour cela, je propose une analyse en trois temps. Nous verrons comment les caractéristiques d’une source d’histoire culturelle se retrouvent dans cet album. Puis, nous verrons comment le souci du détail apporté lors de la rédaction du scénario donne une crédibilité à l'histoire. Puis enfin, nous verrons comment Hergé, malgré son sens du détail, n'échappe pas au mélange entre stéréotypes et réalité historique. Au final, ces trois points nous amènent à nous questionner sur la vision faussée de l’Asie véhiculée par Hergé auprès d’un lectorat européo centré. La bande dessinée devrait-elle être cantonnée à son rôle d’amusement et de vulgarisation ou bien peut-elle être considérée comme un vecteur d'information ?
Une source d’histoire culturelle a la volonté de s’afficher comme une forme d’histoire sociale comme le souligne Philippe POIRRIER. Elle peut prendre plusieurs aspects mais dans le cas présent de Tintin et le lotus bleu, il s’agit de bande dessinée. Tintin et le lotus bleu au travers du personnage de Tintin et de sa condition de reporter illustre la naissance d’une presse populaire et généraliste. On rappelle que la première édition date de 1934 dans Le petit vingtième, journal où Hergé était rédacteur en chef. En tant qu’hebdomadaire, Hergé visait le divertissement au même titre que les informations nationales et internationales auprès d’un public jeune mais qui avait une soif d’aventure et d’exotisme. La presse quotidienne et hebdomadaire, grâce au recul de l’analphabétisme du 19e siècle, rencontrent donc un succès de plus en plus important, les amenant ainsi à devenir progressivement le quatrième pouvoir sur lequel il faudra compter. Les gens lisent, de plus en plus et plus facilement. Car les journaux ne sont plus le privilège des citadins ; l’expansion du chemin de fer permet la diffusion et pénétration des journaux en province. Ces éléments se retrouvent dans toutes les aventures de Tintin qui prend facilement le train ou l’avion et souvent les gares sont bondées de personnes (de toutes conditions) qui lisent (avec souvent un portrait de lui en première page). Le journal, surtout s’il est doté d’un supplément de bande dessinée, devient une source d’information bon marché et accessible à tous. Mais le public du début du 20e siècle est surtout intéressé par les faits divers et la fascination pour les crimes et enquêtes. Aussi, le personnage de reporter, détective, enquêteur concentre les fantasmes de justice face aux mystères des bas fonds où règnent la pègre, les catégories sociales infréquentables comme les étrangers, les voleurs, ou toute personne différente de soi. Encore une fois, Tintin et le lotus bleu plonge le lecteur dans les rues sombres de Shanghaï. Habillé comme un chinois pour mieux se fondre dans l’ombre, il fait triompher la justice grâce à son enquête menée pratiquement seul ou alors aidé maladroitement par quelques chinois relégués au second rang. Cet attrait pour le fait divers n’est pas que l’apanage de Tintin. On voit des romans comme Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou Arsène Lupin emprunter les mêmes codes. Le gentleman européen qui enquête sur les mystères des sociétés secrètes où le crime est, au bout du compte, moins passionnant que l’écosystème dans lequel il évolue.
Mais il ne suffit pas d’un héros à la mode pour faire le succès d’un journal. Il faut aussi une crédibilité qui s’inscrit dans le détail. Pour Tintin et le lotus bleu, Hergé s’est fait aider (pour la première fois) d’une personne connaissant véritablement le contexte, les coutumes, les usages du monde dans lequel son héros devra évoluer. L’aide de Tchang Tchong-Jen, alors jeune étudiant en art, lui sera précieuse dans la recherche de détails. Cette aide permettra à Hergé d’immerger son lecteur dans un univers réel où se mélangent la fiction de la narration et la réalité historique d’un pays jusque-là considéré comme méconnu et exotique. Les lecteurs européens de Hergé sont tout de même représentés par la crédulité et l’ignorance des inspecteurs Dupont et Dupond. A contrario, le compagnon de Tintin, le jeune Tchang par sa pédagogie contribue à rétablir la vérité avec humilité et gentillesse. Il rigole, sans moquerie, de l’ignorance et la méconnaissance des européens pour son pays et sa culture. Tintin et le lotus bleu devient alors la première œuvre véritablement romanesque d’Hergé. Les décors sont somptueux, soignés, détaillés jusque dans les calligraphes peints sur les affiches dans les rues (Tchang Tchong-Jen les aurait lui-même dessinées). Hergé dessine d’après photos les rues de villes et le réalisme est saisissant et surtout crédible. Le lecteur découvre néanmoins que la Chine n’est pas si inconnue que cela. En effet, les concessions internationales sont nombreuses et la présence d’européens ou d’américains est réelle. Ces personnes, pour la plupart antagonistes de Tintin, sont le plus souvent cupides ou malhonnêtes. Elles contrecarrent les plans du jeune reporter ou pire, s’allient avec les véritables ennemis ; les Japonais. Hergé prend une véritable position politique qui dépeint le Japon comme l’oppresseur du peuple chinois. Il faut rappeler que Tintin et le lotus bleu a été publié 3 ans avant le début de la deuxième guerre sino-japonaise (1937-1945), les tensions entre les deux pays étaient donc déjà palpables. Hergé fait de Tintin l’allié des chinois persécutés face à des japonais vils et des fonctionnaires américains corrompus. Sur ces points particuliers de l'œuvre, on atteint la limite de la source d’histoire culturelle et on touche à une forme de propagande ou de fiction.
Au début de l’histoire, Tintin semble à l’aise et se comporte comme un parfait européen. Il s’habille avec une cravate et s’adresse au tireur de pousse-pousse en français. Mais au fur et à mesure que l’enquête avance, Tintin change de vêtements. Il s’habille à la chinoise, il côtoie des chinois qui l’emmène dans les bas fonds de la ville où se mêlent le trafic d’opium, les attentats et les discriminations. Les véritables dissensions sociales apparaissent. Le racisme anti chinois est galvanisé par Gibbons, l’industriel européen (ou américain) et Mitsuhirato. D’ailleurs, Hergé représente les japonais avec de grandes dents, symbolique d’un comportement vil et indignes de confiance. Nous sommes clairement dans un stéréotype et une méconnaissance généralisée en Europe. Tintin et le lotus bleu ne fait que l’illustrer. Tout au long de l’aventure, Hergé réaffirme ce mélange entre stéréotype et comportement européen centré. Il utilise les Dupond et Dupont comme vecteur mais également le jeune Tchang. Les Dupond et Dupont pour la vision européenne, souvent fausse, parfois caricaturale, et au final ridicule. On les voit habillés en mandarins, coiffés de natte et d’une toge jaune, moqués par toute la ville. Hergé ne pouvait ignorer (grâce aux conseils de Tchang Tchong-Jen) que le jaune était une couleur seulement portée par l’Empereur lui-même. Or, les Dupond et Dupont se pavanent dans les rues habillés ainsi montrant clairement l’ignorance de l’Europe vis-à-vis de la Chine. Le point de vue du jeune Tchang est plus intéressant car, avec humilité et humour, il se moque des méconnaissances européennes sur son pays. Au contraire, il éduque Tintin comme pour le remercier de lui avoir sauvé la vie (à l’instar de Tchang Tchong-Jen éduquant Hergé). Tintin fait amende honorable en admettant que beaucoup de ses compatriotes se contentent d’idées préconçues sur la Chine tout en étant convaincus de leur propre supériorité. C’est un aveu d’échec dans le manque de documentation des albums précédents de Tintin (Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique, en l'occurrence). Hergé s’empressera de mieux se documenter par la suite ; Tintin et le lotus bleu en est la plus belle des preuves.
Ainsi, Tintin et le lotus bleu, en plus de constituer un tournant dans l'œuvre d'Hergé, est sans conteste une source incroyablement riche en matière d’histoire culturelle. On y découvre une narration argumentée, construite en suivant une enquête qui va de rebondissement en rebondissement, de surprises en découvertes et d’aventures en merveilles. Le lecteur découvre des vérités sur la Chine mais découvre aussi ses propres erreurs de jugement. C’est un apprentissage ludique, politique et culturel que propose Hergé au travers de trois visions incarnées par Tintin, Tchang et Mitsuhirato. Car au-delà du côté manichéen (sans doute plus facile à comprendre), le fait de dresser l’image d’un antagoniste facile à identifier, Hergé élargit son lectorat vers un public plus populaire et moins politique. Mais Tintin et le lotus bleu a également eu des effets considérables en Chine, où il connaît un succès flamboyant. Dans un contexte de transformations économiques et sociales importantes comme la Chine a pu traverser au cours du 20e siècle, la bande dessinée valorisant la culture chinoise aidait fortement à la cohésion sociale. L’histoire culturelle qui prend la forme d’une bande dessinée devient donc une source d’information et de vulgarisation. Elle permet de communiquer et de faire comprendre les enjeux politiques internationaux à un lectorat jeune et sans doute fortement européen centré. Hergé démontre les réalités historiques, culturelles et sociales par le biais de l’humour et l’absurde. Il y a donc une forme d’éducation et de pédagogie à saisir qui transcende les groupes sociaux. Nul n’y échappe. Que ce soit le jeune Tchang (sans doute enfant du peuple), Mitsuhirato (sans doute militaire ou du moins issue d’une classe sociale supérieure), le professeur Fan Se Yeng (médecin instruit) mais aussi toutes les personnes croisées dans la rue (qui représentent la couche populaire). Finalement, toutes ces personnes se retrouvent liées par un journal, un quotidien qui véhicule une information autour de laquelle chacun se reconnaît. Hergé a donc réussi, sur un fond historique comme l’attentat de Mudken, les inondations dévastatrices, les tensions sino-japonaises, à établir une fiction qui se veut pédagogique et surtout fédératrice.
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1 - https://www.tintin.com/fr/albums/le-lotus-bleu#
2 - https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00594984/document
3 - https://www.universalis.fr/encyclopedie/tintin-reperes-chronologiques/
4 - https://tintinomania.com/le-lotus-bleu-une-des-aventures-les-plus-engagees
5 - https://www.radiofrance.fr/franceculture/tintin-la-chine-du-lotus-bleu-decryptee-en-six-points-5720280
6 - https://tintinomania.com/le-lotus-bleu-une-des-aventures-les-plus-engagees
7 - https://www.radiofrance.fr/franceculture/tintin-la-chine-du-lotus-bleu-decryptee-en-six-points-5720280
8 - https://chine365.fr/culture/couleurs/

1 commentaire:
Bravo ! Très belle analyse passionnante. Envie de relire ce Tintin. J’ai appris beaucoup de choses notamment sur le déploiement des journaux grâce au développement des moyens de transport. Ton analyse sur le rôle de la bande dessinée est également une source de réflexion très pertinente. Bien sûr, j’apprécie ta manière de pointer du doigt l’ethnocentrisme. Passionnant ! Merci de partager tes devoirs d’étude.
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