24.1.24

L’enquête historique par Anne Carol, Physiologie de la Veuve, Seyssel, Champ Vallon, 2012

 


Anne CAROL, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille retrace l’histoire de la guillotine sous l’angle médical. Depuis l’élaboration de la machine pendant la révolution française jusqu’en 1914, début de la Grande Guerre, elle dresse un portrait sous plusieurs approches. D’abord la conception de l’engin, puis ses représentations et l’imaginaire qui en découlent, et enfin les apports de la guillotine en termes de médecine. La problématique qu’elle propose de suivre est que l’utilisation de la guillotine permet de domestiquer la violence d’une peine capitale mais elle interdit en même temps toutes possibilités de graduation. Cette réflexion soulève des questions sur la possibilité de dompter la douleur du supplicié tandis que la guillotine ambitionnait justement de la rendre si fugace qu’elle en deviendrait négligeable. La douleur reste un terrain d’étude encore méconnu mais fertile pour la médecine. Pour Anne CAROL, c’est un accélérateur dans les progrès de la science. A la fois complice, instigatrice et une des principales bénéficiaires de la guillotine, l’histoire de la médecine, donc l’art de sauver les gens, est intimement liée à l’art de donner la mort. Dans un premier temps, nous verrons les objectifs scientifiques en suivant les démarches qu’elle a entamées et ses objectifs de recherches, son bilan historiographique et nous pourrons ainsi estimer l'intérêt de son livre. Puis, nous verrons ses démarches scientifiques en passant en revue les sources consultées mais aussi l'administration de ces preuves. Puis enfin, nous verrons la qualité de sa démonstration avec une analyse de son plan (table des matières).

    1. Les objectifs scientifiques

Les démarches suivies
Anne CAROL suit l’histoire de la médecine pour identifier le besoin récurrent de mort à disposition afin de faire progresser la connaissance de la douleur et surtout de l’instant où la vie quitte le corps humain. 

Les objectifs de la recherche
Le livre d’Anne CAROL poursuit trois objectifs : 
  • Revenir sur la conception de la machine en elle-même et y cerner la contribution du médical dans son ingénierie.
  • Les représentations savantes des mécanismes de la mort sous le couperet et l’imaginaire.
  • L’utilisation de la guillotine et des corps guillotinés à des fins scientifiques.
Le bilan historiographique
En termes d’historiographie, l’approche d’Anne CAROL complète les multiples ouvrages déjà disponibles sur la guillotine, sa place dans l’histoire, ses apports sociaux et pénaux. La singularité du livre d’Anne CAROL reste néanmoins de toujours garder l’approche médicale comme fil conducteur. On raconte les évolutions de la médecine, de la connaissance du fonctionnement du corps humain, de l’arrêt de ses fonctions vitales à partir du moment où la tête vient à quitter le corps.

L'intérêt du livre
L'intérêt du livre réside dans le fait qu’il est écrit comme une chronologie. Une enquête qui s'étoffe au fur et à mesure que les connaissances de la médecine s’accroissent. On pose de nouvelles hypothèses, on les vérifie, on les conteste en réitérant les mesures. Une enquête scientifique est ponctuée d’hypothèses que l’on vérifie par l’observation, l’expérimentation afin de “percer le secret de l'échafaud. (chapitre 7). Anne CAROL consacre un chapitre entier (le chapitre 3) aux doutes sur le fait que la guillotine permet de contrôler la douleur, qu’elle est instantanée, donc plus supportable que d’être roué de coups. Mais il y a des détracteurs (Samuel Thomas Soemmering) dans cette analyse. Le décapité souffrirait encore de sa plaie béante. Cette hypothèse en entraîne d’autres. Notamment sur la survie post décollation, la continuité de fonctionnement des organes, notamment interne (l’estomac, le cœur, les muscles des joues, et même dans certains cas, on constate des éjaculations). Anne CAROL montre que la décollation ouvre des perspectives également dans la recherche de la résurrection. Deux savants italiens Mondini et Aldini essaient, en 1803, au moyen d’électricité, d’observer une résurrection sur les corps décapités de deux condamnés. On notera que le roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, où le Dr Frankenstein donne la vie à sa créature grâce à la foudre, a été publié en 1818. La réalité aura-t-elle dépassé la fiction ?

    2. Les démarches scientifiques

Les sources
Les sources utilisées par Anne CAROL sont multiples et très abondantes. Le sujet est largement traité, donc, elle n’a eu aucun mal à se procurer des textes. Nous pouvons les classer selon plusieurs catégories :
  • les archives de la police et les archives nationales
  • des sources de presse
  • des comptes rendus d’exécution du XIXe
  • des dictionnaires médicaux
  • des ouvrages et articles médicaux
  • des sources littéraires et mémoires
L’administration de la preuve
Si on distingue la liberté de la preuve de la légalité de la preuve, Anne CAROL  a surtout apporté des preuves dans le premier cas de figure. Elle cherche la véracité des faits et n’attend pas que la loi (de l’époque) définisse le mode de preuve, attendu sans doute que la guillotine était un instrument pénal. La preuve scientifique est ce qui est recherchée. On accepte la discussion mais le raisonnement scientifique basé sur des faits, appuyés par des exemples, des démonstrations, des données formels permettent d’avancer et de vérifier des résultats. Le chapitre 7 se nomme justement ”Observer, expérimenter : percer le secret de l’échafaud”. Anne CAROL explique qu’à plusieurs reprises et plusieurs personnes se sont livrées à certaines manipulations juste après la décollation, et ce afin de vérifier, mesurer et constater.

    3. La qualité de la démonstration

Le plan choisi
Anne CAROL suit un plan à la fois thématique mais également chronologique. Cette chronologie suit la progression des connaissances de la médecine en fonction des informations apportées par l’utilisation de la guillotine et l’étude des suppliciés. C’est un plan judicieux dans la mesure où l’on contextualise la révolution française et la Terreur durant laquelle la guillotine est très fortement utilisée. Puis, progressivement, l’engin prend une place dans le domaine juridique et social. Un autre point de vue intéressant 

Les réflexions d’Anne CAROL amènent surtout à se questionner sur la peine de mort et son abolition. Elle met en parallèle la création d’une machine à ôter la vie par rapport à la nature même de ses concepteurs, à savoir Joseph Ignace GUILLOTIN et Antoine LOUIS ; le premier médecin et le second chirurgien. Au travers de son analyse, Anne CAROL aborde les thèmes de donner la mort avec le plus d’humanité possible, réduire la douleur pour rendre la peine capitale plus immédiate, plus humaine et dans une certaine mesure plus égalitaire dans la lignée des Lumières. La décapitation était l’apanage des nobles, à partir de la Terreur (1793-1794) , le commun pourra être traité de la même façon que le roi de France. La décapitation n’est pas que la punition ultime, elle devient un instrument politique, un sujet de débat qui divise et rassemble les hommes. Même si la peine capitale existait avant la guillotine, à partir de la Terreur, tout le monde devient égaux devant la mort. En un sens, la philosophie des Lumières y trouve une magnifique illustration. La guillotine traite tout le monde de la même façon, qu’on soit noble ou roturier, clerc ou athée, riche ou pauvre. Les valeurs d’égalité n’auront jamais été aussi bien respectées. De plus, la guillotine sert le savoir et favorise la science tout en faisant reculer l’obscurantisme. Chaque mort permet aux hommes de sciences d’apprendre davantage sur le corps humain, sur la douleur, sur l’âme et en fin de compte sur la vie et l’arrêt de la vie.

--------------------------

1 - Anne CAROL, Physiologie de la veuve, ed. La chose publique, champ vallon, p62 2 - Anne CAROL, Physiologie de la veuve, ed. La chose publique, champ vallon, p84 3 - Anne CAROL, Physiologie de la veuve, ed. La chose publique, champ vallon, p141

Aucun commentaire: