24.1.24

Les mosaïques représentant “l’enlèvement d'Europe” : mythe et représentations figurées du mythe

 


    Europe est une princesse phénicienne (actuel Liban), fille du roi Agénor de Tyr. Zeus, lors d’une de ses multiples escapades terrestres, la rencontre et éprouve pour elle immédiatement du désir. Pour la faire sienne et pouvoir l’approcher sans qu’elle ne prenne peur et sans éveiller la jalousie de sa femme Héra, il se métamorphose en un majestueux taureau blanc. Europe, curieuse, s’approche et chevauche l’animal. Zeus l’enlève et traverse la mer. Ils finissent en Crête où sous un platane, il s’accouple avec elle (ou la viole). Elle donnera naissance à Minos, Rhadamanthe et Sarpédon ; enfants qu’elle élèvera à la cour du roi de Crète, Astérion à qui Zeus confie la garde. Ces trois fils sont à l’origine de l’expansion crétoise. Un autre point de vue tout aussi intéressant est que les frères d’Europe, Cilix, Cadmos et Phénix, commandés par Agénor, se lancent à la recherche de leur sœur. Au cours de leur pérégrinations, ils fondent également des cités. Plus les territoires asiatiques et barbares reculent et plus le territoire européen s'agrandit. Ainsi, il existe un lien concret entre l’expansion de la civilisation grecque par rapport aux territoires barbares et ce mythe fondateur. Ce sera donc la problématique que nous suivrons. Nous verrons comment l’art et plus particulièrement la mosaïque aborde ce thème en mettant en valeur la supériorité de la civilisation grecque. Comment représenter Europe et Zeus de telle façon à marquer leur différence mais aussi leur complémentarité ? Comment faire comprendre que l’expansion géographique de la civilisation grecque a une part et une origine divine ? Comment une princesse orientale a finalement été complètement intégrée dans la culture grecque jusqu’à donner son nom au continent ?

    On rappelle que les mythes étaient souvent utilisés pour enseigner des valeurs morales et des leçons de vie. Les histoires de héros et de leurs aventures servaient d'exemples pour les citoyens et les aidaient à comprendre les qualités telles que la bravoure, la ruse, la loyauté et l'honneur. La mythologie grecque jouait donc un rôle important dans la vie des Grecs de l'Antiquité. Elle servait à expliquer les origines du monde et des divinités, ainsi qu'à donner un sens aux événements de la vie quotidienne. Dans le cas de l’enlèvement d’Europe , ce mythe est fondateur sur plusieurs aspects. On peut y voir un rapport de domination des dieux par rapport aux mortels. Zeus est tout-puissant, et il n’hésite pas à prendre qui il a envie et quand il en a envie. Ce n’est pas de l’amour, mais plutôt un sentiment de satisfaction éphémère pour Zeus. Le rapport entre Europe et lui représente bien les liens complexes et récurrents entre les mortels et les immortels. Mais on sait aussi que la mythologie grecque était présente dans tous les aspects de la vie culturelle des Grecs, notamment dans la littérature, les arts, les sciences, et les croyances religieuses. Le cas qui nous intéresse est l’art de la mosaïque. Les mosaïques sont une des formes d’art ouvragée parmi les plus anciennes. Une des toutes premières utilisations est le recouvrement des sols. Pour des raisons pratiques, les sols étaient moins exposés aux ravages du temps, intempéries, chocs et autres accidents qui auraient pu les endommager. Les Grecs ont, à partir du 8e siècle av J-C développé l’utilisation des tesselles (morceaux de marbre, de verre ou de carreaux) pour conceptualiser des scènes mythologiques ; principales sources d’inspiration ; les résultats stupéfiants sont encore visibles de nos jours. Les mosaïques, de part le travail qu’elles représentaient, revenaient cher à la conception. Il fallait donc que le sujet soit important, fédérateur et structurant. Car c’est un art qui traverse le temps. Il fallait donc que le message soit universel et incontestable. La suprématie de Zeus, et par extension de l’homme grec champion de sa civilisation, est un sujet de choix. On dénombre (entre autres) beaucoup de mosaïques représentant Europe chevauchant Zeus transformé en taureau. Généralement, elle lui tient les cornes et elle est enveloppée par les écumes de la mer ou bien un arc en ciel ou un drap. Parfois, elle est même dénudée. On rappelle que la représentation de la femme nue est vulgaire. Seules les prostituées, les bacchantes sont ainsi représentées. Or, on rappelle qu’Europe est princesse. Elle n’aurait pas dû être ainsi dessinée. Mais la volonté est de montrer cette supériorité entre Zeus (même transformé en animal) sur une femme dont on ne tient pas compte de la volonté ni de la vertu. Zeus est conquérant, il veut et obtient ce qu’il désire. C’est cette supériorité qui est représentée et qui est le fil conducteur de toutes ces mosaïques.

    Suite à son rapt, Europe donne donc naissance à trois fils, Minos, Rhadamanthe et Sarpédon qu’elle élève à la cour du roi de Crète, Astérion. A la mort de ce dernier (sans descendance), Minos devient roi de Crète après avoir écarté ses frères de la succession. Il se dote d’une flotte de bateaux et étend son influence sur toutes les îles des Cyclades. Il y fonde des colonies florissantes et des villes d’envergure comme Knossos ou Phaistos. Cela marque le début de la colonisation crétoise et l’expansion de la civilisation qu’on allait nommer “civilisation minoenne” ; alors que Minos est lui-même issu d’une princesse orientale. Mais le sang du roi des dieux coule dans ses veines. Son expansion est donc une volonté des dieux ; elle est donc indiscutable. Minos donne une véritable impulsion à l’expansion des territoires crétois. Les villes sont superbes, dotées de palais somptueux comme en témoigne Knossos. L’art et surtout la mosaïque y est très présent. Dans le palais de Knossos, on trouve des fresques splendides représentant la figure du taureau. Minos est doublement lié au taureau. De part Zeus, son père mais aussi de part le minotaure dont seul Thésée viendra à bout. L’animal, doublement sacré, se retrouve donc naturellement au centre de fresques, peintures sur des cratères, célébrations. C’est ce mythe qui se propage au fur et à mesure que la civilisation minoenne prospère et se développe. La descendance de Zeus et d’Europe perpétue l’héritage grec grâce à l’art. Mais les fils d’Europe ne sont pas les seuls à œuvrer dans ce sens. Involontairement,  les frères d’Europe, Cadmos, Phénix et Cilix, en se lançant à la poursuite de leur sœur, embrassent le même destin. Ils quittent Tyr et parcourent l'Écoumène. Mais en vain, leurs efforts se soldent par des échecs. Les actions des hommes ne peuvent aller à l’encontre ou bien contrecarrer la volonté des dieux. Aucun des frères ne reviendra à Tyr, mais chacun aura pour destin de découvrir ou de fonder de nouvelles villes et territoires. Cadmos, grâce à l’aide de l’oracle de Delphes et à Athéna, fondera la citée de Thèbes qui deviendra l’une des plus importantes places de la civilisation grecque. L’éternelle rivale d’Athènes aurait donc pour fondateur un prince orientale grâce à l’aide d’une déesse grecque et d’un oracle d’Apollon. Phénix, lui, découvrira une partie de la Phénicie. Le peuple phénicien se révèle alors comme de grands marins, explorateurs et colonisateurs. On repousse les frontières du monde barbare au profit de la civilisation.

    L’enlèvement d’Europe est représenté de plusieurs façons. Avant son rapt, quand Zeus la rencontre à Tyr. Puis, quand elle se fait enlever. Sous la peur et la contrainte, elle s'agrippe aux cornes de l’animal. Et enfin, elle apparaît au-dessus des flots (vers la Crète), chevauchant l’animal à califourchon, enfin souriante auréolée d’arc en ciel avec Amour et Cupidon, les Erotes. Ces différents angles de lecture représentent la vision des artistes d’une jeune fille honorée par le roi des Dieux mais qui se fait enlever, puis dépossédée de sa vertu. La présence des Erotes tend à adoucir la situation, mais elle reste pénible pour Europe. Mais Europe n’est pas présentée comme une victime. Au contraire, elle est dépeinte comme une femme consciente d’avoir été choisie par le roi des Dieux. Elle est une des mortelles qui a su allier beauté et charme au point de forcer Zeus à user de sa magie pour se soustraire au courroux de sa femme. Le regard, l’attitude d’Europe est toujours volontaire. Elle est déshabillée en traversant la mer, mais elle tient fermement la corne du taureau. Sa conviction est digne d’enfanter la progéniture de Zeus. Son destin est extraordinaire. Mais en a-t-elle conscience ? Est-ce qu’elle se rend compte que son rapt sera la flamme de la civilisation qui va éclairer les territoires barbares ?

    Ainsi, les territoires et la civilisation grecque s'agrandissent sous l’impulsion des membres de la famille d’Europe. Ses frères et ses fils ont participé activement à la propagation de la civilisation tandis qu’elle-même, alors qu’elle n’est qu’une princesse orientale, devient partie intégrante de la civilisation grecque. Le mythe de l’enlèvement d’Europe est une symbolique pour représenter l’expansion mais aussi la supériorité de la civilisation grecque. On pourrait assimiler Zeus comme étant la plus parfaite représentation de cette civilisation et tandis qu’Europe représente les territoires en Asie mineure qui seraient à coloniser. Zeus est la supériorité masculine tandis qu’Europe représente cette mère nourricière dont est issue de grands hommes. Les mosaïques sont un excellent moyen de véhiculer une idée aussi importante. Et les artistes, pas seulement ceux de l’antiquité, l’ont bien compris. Car il s’agit de l’agrandissement de l'Écoumène grâce au roi des Dieux au profit d’une princesse orientale. Le triomphe de l’homme sur la femme, le civilisé sur le barbare, la beauté et l’éternité sur laideur et la mort (Minos et Rhadamanthe finissent tout de même par devenir des juges des enfers). Europe est à la source de tout cela. Elle est le commencement de l’expansion. Elle le nourrit comme elle a nourri ses fils, elle l’inspire comme elle a inspiré ses frères, elle rend sacrée la propagation de la civilisation grecque jusqu’à donner son nom au continent sur lequel elle n’aura même pas mis les pieds. Ovide y fera mention dans ses métamorphoses . C’est une des nombreuses  hypothèses de l’origine du nom du continent. Ce n’est pas la seule, mais elle est crédible s’il l’on considère l’influence que cet enlèvement a eu tout au long des siècles.

--------------------------
















L'enlèvement de la mosaïque Europa de Byblos,
Musée National de Beyrouth, Liban









Enlèvement d’Europe
Musée de Zeugma, à Gaziantep, Turquie.

--------------------------
1 - https://www.persee.fr/doc/metis_1105-2201_1996_num_11_1_1050
2 - https://fr.mozaico.com/fr-fr/blogs/news/greek-mosaic-designs
3 - https://fr.mozaico.com/fr-fr/blogs/news/greek-mosaic-designs
4 - https://www.ancientworldmagazine.com/articles/zeus-europa/
5 - https://www.histoire-et-civilisations-anciennes.com/minos-roi-legendaire-de-crete/
6 - https://www.histoire-pour-tous.fr/civilisations/2986-la-civilisation-minoenne.html
7 - https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-156/knossos/
8 - https://www.persee.fr/doc/antiq_0770-2817_1981_num_50_1_2047
9 - https://greekmythology.biz/fr/cadmos-et-la-fondation-de-thebes
10 - https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-183/phenicie/


Aucun commentaire: