L’extrait que nous étudions provient du roman Après-minuit écrit par Irmgard KEUN (1905-1982) en 1937. On sait que ce roman a été écrit sous le régime nazi mais a été interdit de publication. KEUN l’a donc fait publier aux Pays-Bas. Ce roman est une fiction qui intègre néanmoins des éléments véridiques. Si le personnage fictif de Suzanne Moder est le témoin principal de l’action, cette dernière relate une réelle visite d’Adolf HITLER à Francfort sur Main en 1936. Le ton humoristique et sarcastique montre néanmoins une réalité plus grave et sombre que Suzanne Moder (et par extension KEUN elle-même) décrit avec distance. La problématique que je propose de suivre est la suivante “comment l’illusion d’une élévation culturelle, intellectuelle et sociale est une des composantes de la fascination des foules pour HITLER ?” Pour considérer cet extrait comme une source d’histoire culturelle, je propose d’abord de revenir sur le ton sarcastique employé par KEUN. Puis, nous verrons comment la fascination des foules s’opère. Et enfin,, au vu de tous ces éléments décrits de façon grotesque, nous prendrons de la hauteur pour constater une réalité plus sombre que KEUN dénonce.
Irmgard KEUN, dès les premières lignes de cet extrait campe une Suzanne MODER (18 ans) comme à l’écart de la frénésie qui s’empare de ville. Elle a oublié que le Führer serait bientôt là ! La phrase “comment avais-je pu oublier ?” est à la fois une autodérision et une fausse naïveté. La venue d'HITLER ne devait pas être aussi importante que cela pour qu’elle l’ait oubliée aussi vite. Pourtant toute la ville en parle. Depuis son amie Gerti jusqu’aux SS et SA qui stationnent en ville. KEUN, habilement, montre que les SS et les SA sont déjà implantés dans les grandes villes et interagissent avec la population (même si les SS ne seront créés officiellement qu’en 1940). Certains comme Kurt PIELMAN et M. KULNBACH sont chargés de la régulation d’une barrière. Symboliquement, on valorise leur gloire passée en leur confiant à nouveau des responsabilités. Cette gloire passée ou “le retour à la vie” comme l’écrit KEUN, c’est aussi se souvenir du passé glorieux de l’Allemagne pour renforcer le sentiment de patriotisme. MODER fait une comparaison entre la venue d’HITLER avec le carnaval de Cologne. Elle met l’accent sur la mise en scène d’HITLER et la façon de théâtraliser ses apparitions en public afin de rassembler les foules. Il pleut, mais c’est gratuit. Alors, les gens se pressent pour voir un spectacle gratuit et pour pouvoir dire qu’ils étaient présents. Néanmoins, KEUN souligne que le carnaval rassemble plus de monde qu’HITLER !
Justement, cette foule qui s'agglutine sur le tracé d’HITLER semble rassembler toutes les classes sociales de la ville. Non parce que c’est gratuit, mais justement parce que HITLER semble être une liaison entre toutes les générations et les classes sociales. KEUN témoigne que les riches veulent être vus et que les pauvres PEUVENT être vus. (La presse ou n’importe quel autre organe de propagande filmera les rues bondées de gens de toutes conditions, montrant ainsi le message fédérateur du Führer). D’un point de vue “histoire culturelle”, nous avons un bel exemple de mise en scène dans le but de fédérer et diffuser un message. A aucun moment, on ne parle du message politique d’HITLER. Soit il est évident et déjà connu de la population, soit sa venue (et sa présence) est suffisante. Par contre, on sait qu’HITLER arrive à l’opéra. KEUN nous renseigne sur le fait qu’HITLER a choisi un endroit artistique, sophistiqué et raffiné. Pas un stade en plein air mais un endroit où la culture allemande atteindrait son paroxysme. Était-ce volontaire de la part de KEUN de mettre en avant l'élitisme d’HITLER ? Ou bien cet élément conforte la crédibilité du livre comme source d’histoire culturelle ? Quoi qu’il en soit, cette arrivée en voiture à l’opéra de Francfort rend le récit très palpable, tant sous sa forme de roman que sous sa condition de source d’histoire.
A partir de tous ces éléments, KEUN montre une réalité plus brutale. On peut facilement comprendre pourquoi ses livres ont été interdits sous le régime nazi. Revenons à la barrière de passage à niveau. Un vieux monsieur veut la traverser pour aller travailler. Mais il se fait molester par les gardes SA, puis finalement, lorsqu’il est amené ailleurs, grogui, la foule, au lieu de le défendre, marche allègrement sur son vélo (ou sa dignité). Cet épisode illustre la brutalité des SA. Ce manque d’humanisme envers les aînés de la société qu’on peut librement maltraiter en toute impunité. La foule qui ne voit que la distraction immédiate, galvanisée par un sentiment d’impunité qui déculpabilise le manque de compassion. Le vieux monsieur, c’est la mémoire et le travail honnête, son vélo, c’est sa dignité qui brille sous la pluie et la foule qui lui donne des coups de pieds, c’est tout ce que cette Allemagne, embrigadée par le nazisme est capable de faire. KEUN rappelle que l’Allemagne a produit de brillants esprits, comme GOETHE et NIETZSCHE. Tout le monde les connaît mais posséder leurs livres ne signifie pas les avoir lus ou compris. KEUN dénonce cette société basée sur l’apparence d’une culture raffinée (mais qui brûlera les livres) car la majorité des gens ne s'arrêtent qu’à des connaissances en surface.
Ainsi, KEUN, sous couvert d’un roman un peu humoristique et décrivant la vie simple de simples allemands, fait la critique sociale du régime nazi. Elle dénonce cet effet de masse (ou effet de mode) de suivre une idéologie ou un homme sous prétexte que son voisin, sa famille ou son fiancé admirent. Le savoir et la connaissance symbolisés par les livres, GOETHE et NIETZSCHE ou bien la mémoire symbolisée par le vieux monsieur à vélo ; deviennent moins importants qu’une place en vue sur le passage du Führer. KEUN ironise sur le fait que dans le cadre d’un mariage, l’apparence de partager une élévation culturelle (avoir lu Mein Kampf) est suffisante même si cela s’avère faux. Comme source d’histoire naturelle, cet extrait est parlant car il illustre le cas de nombreux allemands réconfortés d’appartenir à un groupe cohérent, sécurisés par des codes et des mises en scène, tous réunis (quelles que soient les couches sociales) autours d’un même dirigeant ; et ce, sans pour autant avoir lu ni étudié ! Finalement, peut-être que ce n’était pas nécessaire pour être comme tout le monde. La vulgarisation et la simplification de notions complexes dans le but de véhiculer des messages à un plus grand nombre sont les leviers que l’on retrouve fréquemment dans les sources d’histoire culturelle. En ce sens, on peut dire que Après-minuit de KEUN en est un exemple réussi. La critique sociale sous couvert d’humour et de naïveté cache en réalité le témoignage détaillé d’une époque en effervescence.

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