12.4.24

Quand on ne sait pas ce qu'on cherche, on ne sait pas ce qu'on trouve", affirme Lucien Febvre, voulant souligner l'importance de la problématique en histoire.

 



    Rédiger un mémoire de recherche historique dans le cadre d’un master est une tâche difficile qui requiert de la méthode, un travail de fond à partir d’une analyse rigoureuse des preuves obtenues. Mais le plus difficile dans cet exercice est de suivre scrupuleusement une thématique clairement identifiée. C’est elle qui sera le fil conducteur tout au long de la centaine de pages que fera le devoir. C’est elle qui donnera un sens et une légitimité à la réflexion, les hypothèses énoncées  puis au final, les conclusions avancées par  l’élève historien. On le comprendra, cette problématique, c’est donc l’âme du devoir. Lucien FEBVRE insiste, dans cette citation de DASTRE, sur le fait qu’un devoir qui n’aura pas identifié clairement de problématique n’aura que peu de valeur d’un point de vue analyse historique. Pour cela, commençons par démontrer qu’une problématique bien définie permet de structurer le cadre de recherche en posant un périmètre temporel, géographique et social. La problématique permettra d’éviter le hors sujet et de poser des barrières. On cherche à éviter un champ de recherche trop important et donc une dispersion des efforts. Puis, dans ce champ de recherche, on cherchera des données en relation avec les hypothèses exprimées lors de l’introduction du mémoire. La problématique aidera alors à exploiter ces données. On s’y fiera tout au long de la collecte mais surtout lors de son nettoyage pour ne garder que le nécessaire. L’interprétation de ces jeux de données initiera les phases d’interprétation et la présentation des résultats. Et enfin, n’oublions pas que la problématique permettra de cibler des sources primaires et secondaires (comme des archives ou des témoignages, des livres ou des publications scientifiques) où nos données sélectionnées évolueront pour devenir des preuves. Mais il s’agira de rester objectif tout en cherchant la meilleure fiabilité possible. C’est le plan que je suivrai. Mais j’ajouterai une nuance sous la forme d’une problématique à cette réflexion. Quel est l’impact de la sérendipité dans ce modèle strict de recherche ? J’estime qu’il est toujours possible de trouver des informations auxquelles on ne s’attendait pas et qui pourraient remettre en cause des hypothèses ou des convictions. Ce genre de situation dépend bien entendu du sujet à traiter et de l’état (et maîtrise) de son historiographie. Mais cette possibilité n’est pas nulle. Il y aura donc un réel intérêt à garder l’esprit ouvert à l'inattendu.

    Mais tout d’abord, qu’est-ce qu’une problématique au sens mémoire de recherche ? C’est le socle sur lequel repose tout le mémoire, elle en détermine la direction, l'orientation et les limites. Sans une problématique claire et précise, le mémoire risque de manquer de cohérence et de se disperser. La problématique sert de boussole tout au long de la recherche. Mais le sujet du mémoire impose de bien cerner son cadre temporel, son époque et son espace temps. Cela permet de resituer les événements pour éviter les anachronismes et aussi de concentrer la réflexion dans son époque. Cette distance volontaire évite les jugements moraux contemporains vis à vis d’une situation hors de son époque et donc de son contexte. La problématique permet d’éviter ce genre d’erreur. Le cadre géographique impose de comprendre les interactions directes en tenant compte de facteurs comme la mobilité, le climat, la façon de vivre. Encore une fois, la problématique bien définie permet de se focaliser sur les éléments les plus importants en tenant compte des conditions de vie. 

    Une fois le cadre correctement posé, il s’agit de commencer à rassembler les données. Pour cela, l’historien se plonge dans les sources à sa disposition. Dans l’hypothèse où la problématique serait correctement formulée, cette dernière jouerait un rôle essentiel dans la recherche d’information. En guise de boussole thématique, elle guidera l’étudiant en filtrant les sources pour ne retenir que les plus pertinentes. Ce gain de temps est appréciable surtout sur le long terme car il permet d’économiser de l’énergie et éviter de se disperser. La problématique agit comme un tamis qui permet de séparer le bon grain de l’ivraie. Ensuite, la problématique aide à structurer et rassembler les idées sous des idées cohérentes mais qui esquissent le squelette d’un plan thématique. A ce niveau, il est intéressant de constituer un ensemble de mots clefs qui permettrait de naviguer et de créer des liens entre un classement de type rubrique et une approche de type thématique. La problématique, si elle peut être décomposée en mots clés,  permet ce genre d’approches mixtes. A ce niveau de la réflexion, j’ajouterai une nuance sur la collecte d’information. Avec les recherches sur internet, les requêtes soumises remontent énormément de résultats. La pertinence des moteurs de recherche n'arrange pas la situation. Ils sont de plus en plus perfectionnés en connectant de plus en plus de bases de données. Ils permettent des recherches dans les mots, les chaînes de caractères, images, des sons et aussi des formes. C’est un très grand bien pour un très grand mal, au final. Car les recherches sont plus faciles, plus rapides, mais parfois plus diffuses. Le surplus d’information finit par noyer la bonne information au milieu du reste. Nous avons dit plus haut qu’une bonne problématique permet d’éviter ou du moins limiter la profusion d’informations parasites. Mais que se passerait-il si au milieu de toutes ces informations proposées se trouvent plusieurs informations auxquelles on ne s’attendait pas ? Comment accepter que le hasard ou la chance a pu soumettre une nouvelle information au chercheur ? Est-ce que la problématique (qui a joué son rôle de garde fou jusque là) peut permettre d’accepter ce nouvel éclairage ou bien au contraire doit-on considérer que la sérendipité ; c'est-à-dire la découverte hasardeuse mais fructueuse, est source de hors sujet ? Il est difficile de ne pas accepter une nouvelle information, même si le sujet que l’on traite a déjà été couvert à maintes reprises. Bien entendu, dans le cadre d’un mémoire de recherche de master, il serait illusoire de penser trouver une nouvelle information que des chercheurs chevronnés n’auraient pas vu avant. Néanmoins, la possibilité d’intégrer une nouvelle approche (donc une problématique tournée différemment) peut avoir un intérêt nouveau. La problématique ne devrait donc pas être rigoureuse. En tous cas, pas au point de fermer son esprit à de nouvelles approches.

    Une fois que ces données sont collectées, il s’agit de les classer selon une importance graduelle qui suivra le plan établi. On suivra cette démarche intellectuelle qui évoluera en combinant les données aux hypothèses pour les présenter comme des preuves. Mais les sources primaires, comme les résultats d’expériences ou des statistiques sont des données brutes. Avec une analyse qualitative, elles deviennent des débuts de réflexion. La problématique sert à ce moment là à aiguiller ces débats. Néanmoins, il s’agit de garder une certaine objectivité quant aux preuves produites. Surtout lorsqu’il s’agit de périodes fournissant que peu de preuves, comme l’histoire antique. Le peu de sources dont on dispose à ce jour ne permet que difficilement une fiabilité indiscutable. Alors, le chercheur doit pouvoir faire appel à d’autres méthodes comme l’heuristique. Cette méthode permet une hiérarchisation des documents en les classant par thématique. Est-ce que la problématique peut aider à catégoriser des sources d’informations éparses pour un constituer des preuves ? Sans doute que oui. Mais encore une fois, l’objectivité et la fiabilité restent des pré requis si l’on souhaite valider des hypothèses.

    Ainsi, la problématique conditionne le mémoire. Elle oriente la recherche d’informations et facilite la lecture des résultats. On a compris que la problématique facilitait l'argumentation, donnait une cohérence au travail de recherche tout en répondant à une question nouvelle (ou du moins une approche novatrice). On rappellera donc l’importance d’avoir la version la plus à jour possible de l’historiographie du sujet. La problématique permet une lecture facile du mémoire, elle trace un fil conducteur qui propose une idée et des hypothèses, expose des données, suit un raisonnement étayé de preuves pour finalement valider un nouvel angle de vue. C’est une démarche scientifique que l’on retrouve dans toutes les disciplines, sciences humaines incluses. Mais à cette démarche scientifique, je rappelle l’importance de garder l’esprit ouvert pour accepter la probabilité et l’humilité de découvrir de nouvelles données. La pénicilline a été découverte par erreur, comme la recette de la bêtise de Cambrai. Il y a donc du bien à faire des erreurs ou à s’écarter parfois du chemin tracé. Ce devoir est parti d’une citation de DASTRE (relayée par Lucien FEBVRE) à laquelle je répondrai par une citation de Pablo PICASSO. “Pour apprendre quelque chose aux gens, il faut mélanger ce qu'ils connaissent avec ce qu'ils ignorent”. L’ignorance ne doit pas faire peur. Au contraire, elle doit motiver à chercher plus loin, jusqu’à ce qu’elle se transforme en savoir.


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