Entre le Ve et le IIIe av. J.C, on voit une évolution dans les représentations des stèles funéraires. On rappelle qu’une stèle funéraire est une représentation de l’image du défunt gravée sur une plaque de pierre. C’est une œuvre coûteuse qui demande du savoir-faire mais qui véhicule un message politique fort. Ces stèles (comme toutes les gravures) sont commandées par la cité (jusqu’au IIIe) et son exposées dans le but d’être vues par tout le monde. Au travers de plusieurs exemples, nous verrons la problématique suivante : le message véhiculé par l’image du défunt évolue en fonction du contexte politique. Cette image change et évolue en deux cents ans, qui correspond à la fin de la période classique et la montée en puissance de la Macédoine, de la démocratie vers la royauté, du groupe vers l’individu avec en arrière plan, le retour de l’aristocratie.
Durant toute la période classique (entre le Ve et -336 av J.C), les citées grecques évoluent vers une démocratie qui dresse un cadre de vie. La notion de groupe devient donc fondamentale comme valeur cardinale. Le citoyen (politès) même s’il ne représente qu’un pourcentage minoritaire de la population est le valeureux représentant de sa cité (polis). Mais être citoyen, c’est avant tout être vu citoyen par les autres. Au cours de sa vie, le citoyen dispose de maintes occasions pour se montrer en tant que tel, mais c’est dans la mort que le vrai message politique prend son sens. Les stèles funéraires des citoyens morts affichent le même visage (le fameux profil grec). On le remarque sur la stèles de Chairedemos et Lykeas. De leur vivant, ils devaient être différents, mais dans la mort, ils sont identiques.
On anonymise la mort en dépersonnalisant les visages. On ne garde que sa condition de citoyen représentée par sa toge et ses armes. Une autre stèle est celle de Xanthippos qui est représenté avec une chaussure à la main. Peut-être était-il cordonnier ou artisan ? Peu importe sa profession, il reste citoyen au même titre que les autres. L’individu s’efface donc devant le groupe.
Mais un citoyen, un politès est avant tout un soldat, un hoplite. Tous les citoyens vont s'entraîner au gymnase pour y être vus comme remplissant les devoirs de maintenir une condition physique et militaire. L’hoplite est un soldat qui se bat au sein d’une phalange. C’est le groupe qui constitue la force d’attaque et de défense. Sans le groupe, l’hoplite meurt seul. Avec le groupe, l’hoplite protège et est protégé à gauche et à droite, il survit comme la cité survit si elle reste unie. Il n’y a pas de place pour l’individualité dans l’esprit d’un hoplite. De même que les sentiments personnels (pathos) sont fortement refoulés au profit de la sagesse et de la sobriété (sophrosyné). Les stèles funéraires de la période antiques montrent l’importance du groupe avec comme effet collatéral d’effacer toute tentative de gloire personnelle. Cette sobriété ne s’applique pas qu’aux hommes. La stèle d’Hégeso qui représente une femme et sa servante dans son gynécée est un excellent exemple. Cette femme affiche tous les codes de la citoyenne aisée (elle est fortunée, elle a du personnel à son service, elle se maquille). Mais au-delà de ces codes, c’est son attitude de dignité et de sobriété qui fait d'elle une citoyenne. Elle paraît sage, réfléchie et posée (clairement sophrosyne).
Mais à partir de -336 av J.C, la Macédoine monte en puissance sous l’impulsion du roi Philippe II puis de son fils Alexandre le Grand. Les citées grecs, jusque-là gouvernées démocratiquement, voient une nouvelle forme de gouvernance (qu’ils croyaient révolues). C’est le retour des hommes de pouvoir. On l’a dit, l’art au travers des mosaïques, vases, etc est toujours un instrument politique. Les stèles funéraires n’y font pas exception. L’art révèle donc une évolution de la société. En particulier avec le retour du citoyen-héros après les guerres Médiques (-490 av J.C). C’est aussi le retour des valeurs aristocratiques où n’importe quel politès peut (re)devenir le héros qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. On rappellera que l’armée macédonienne misait essentiellement sa force de frappe sur sa cavalerie composée de la noblesse macédonienne et non plus la phalange où la plèbe côtoie la noblesse sur un pied d’égalité. L’art (et surtout l’art funéraire) a une fonction, en plus de la beauté, de s’insérer dans les mentalités et les valeurs. Ainsi, c’est le retour de l’individualité. La stèle trouvée à Cap Sounion montre un jeune homme développer une musculature de beauté (et non militaire). Elle montre un citoyen se soucier de son bien-être et non plus de sa place anonyme au sein de la polis. C’en est terminé des profils grecs, place au réalisme où la volonté de faire ressortir une expression est plus importante que l’uniformité. Le citoyen-héros se singularise grâce à l’art.
Ainsi, au travers de ces exemples, on voit comment l’individu, au travers de l’imagerie de sa mort, souhaite être représenté dans l’éternité. Le contexte politique et la gouvernance de sa cité influent radicalement sur la façon dont le citoyen accepte sa propre image, sa propre identité. Pourtant la polis coule dans les veines du politès. Elle est tout ce qu’il est, tout son être, sa raison de vivre et de mourir. Mais en deux cents ans, lorsque la Macédoine montre une autre forme de gouvernance avec une royauté forte, encadrée par une aristocratie conquérante, le citoyen redevient le héros de sa propre histoire. Il se réapproprie son image. Il affiche sa volonté de se surpasser. Rien de plus aristocratique, en fait. Le politès va se représenter tel qu’il voudrait que la cité le voit : un être unique doté de sentiments (pathos), capable d’efforts pour lui (agon) et pour sa cité. Et ce n’est plus la cité qui œuvre pour des citoyens tous semblables.
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