19.12.24

Comment une œuvre (un dessin animé par ex) traite un sujet d’histoire contemporaine ?

     

Le Tombeau des lucioles (火垂るの墓, Hotaru no haka)
d'Isao Takahata du studio Ghibli


    Analyser une œuvre, comme un dessin animé qui traiterait d’un événement historique contemporain demande une méthodologie qui se rapprocherait d’une analyse cinématographique. Historiquement, le dessin animé est destiné aux enfants, mais de plus en plus, on assiste à l’utilisation de ce média pour un public plus âgé et plus averti. Les raisons sont multiples et ne sont pas nécessairement liées à des contraintes techniques mais parfois à des choix scénaristiques ou narratifs. Maintenant, avec l’arrivée et l’utilisation des ordinateurs et de la 3D, le dessin animé offre une grande flexibilité visuelle à moindre coût. Ainsi, les studios de productions ne sont plus contraints par des difficultés de réalisation et peuvent se concentrer sur la simplification des concepts abstraits afin de rendre vivants des événements passés et de susciter l'émotion. Pour illustrer cela, je prendrai comme exemple “Le Tombeau des lucioles” d'Isao Takahata du studio Ghibli, sorti en 1988 au Japon et en 1996 en France. C’est un long métrage produit par un studio d’envergure internationale, multi primé mais qui intègre systématiquement des sujets de réflexion sur la protection de la nature, les guerres, le rôle et la place de la jeunesse dans un monde rempli d’adultes (pour la plupart peu responsables et souvent dénués de morale). Mon axe de réflexion, pour cette proposition de travail de recherche, serait de mettre en avant les valeurs humaines du réalisateur et la nécessité de devoir de mémoire au travers d’un dessin animé destiné aux enfants. Pour cela, je commencerai par contextualiser l'œuvre, en lui expliquant les motivations de son réalisateur, son époque, l'œuvre originale. Puis, je présenterai le sujet historique à traiter ; en l'occurrence la fin de la seconde guerre mondiale au Japon au travers des bombardements américains sur les grandes villes japonaises. On mettra l’accent surtout sur les blessés et les morts civils qui subissent ces dernières semaines avant la capitulation du Japon. Et enfin, je proposerai une analyse de la réception du dessin animé et sa fidélité par rapport aux faits historiques mais aussi par rapport au livre original duquel le réalisateur s’est inspiré. Cette dernière partie sera l’occasion d’expliquer les choix techniques choisis et aussi la justification du média “dessin animé” plutôt qu’un autre.


Contexte de l'œuvre

“Le Tombeau des lucioles” d'Isao Takahata du studio Ghibli, sorti en 1988 au Japon et en 1996 en France est un film d’animation basé sur une nouvelle écrite par Akiyuki Nosaka. Ce dernier raconte son enfance et surtout la mort de sa sœur survenue lors des derniers jours de l’été 1945, avant la capitulation de l’Empereur Hirohito. Le film a été réalisé en 1985 par Isao Takahata, cofondateur du studio Ghibli avec Hayao Miyazaki. Il se présente comme une réalisateur (et non un animateur) qui prend son inspiration dans des œuvres existantes. Mais dans le cas présent, sa propre histoire résonne dans le choix de la nouvelle écrite par Nosaka. En effet, Takahata, à l’instar du personnage principal du “Le Tombeau des lucioles” (et aussi de Nosaka) sont des rescapés de guerre. Tous les trois ont subi les bombardements américains et ont dû fuir leurs maisons pour sauver leurs vies. Il y a donc une part d’histoire personnelle et un lien tragique entre Takahata, Nosaka et le personnage fictif de Seita. A partir de là, la principale difficulté de Takahata est de rester objectif dans la volonté de traiter la dimension historique d’un bombardement. Il aurait été aisé, et sans doute compréhensible pour Takahata (et dans une moindre mesure Nosaka) de verser dans le sentimentalisme et la subjectivité au vu de leur douleur personnelle. Il aurait été facile d’incriminer les armées américaines. Mais Takahata voulait montrer que les difficultés rencontrées par Seita et sa sœur étaient aussi d'ordre sociale et locale.

 Le sujet historique

“Le Tombeau des lucioles” met en scène deux enfants japonais, Seita (14 ans) et Setsuko (4 ans). La voix off de Seita détaille et décrit les scènes comme s’il revivait les événements qui vont nous être montrés. Rapidement, on comprend que Seita est mort et que sa voix résonne comme un fantôme du passé. Mais, d’avis général, c’est la mort de sa petite sœur qui marque le plus le public. Du fait de la jeunesse et de l'insouciance de la jeune Setsuko, le film entre très vite dans une dimension dramatique, même si les dessins, les couleurs sont assez doux. Cette douceur deviendra, au fur et à mesure des films, la marque de fabrique du studio Ghibli. Seita et Setsuko sont des orphelins de guerre. Ils ont perdu leurs parents (sans doute tués ou disparus lors des précédents raids aériens). Ils vivent à Kobe en 1945. La ville est régulièrement pilonnée par l’aviation alliée. Le film montre que les bombes tombent sur des objectifs militaires (bateaux de guerre ou dépôt de munitions) comme sur des civils. D’un point de vue historique, le film ne s’attarde que peu sur les bombardements des grandes villes par l’aviation américaine. On en voit surtout les conséquences alors que ces raids ont causé plus de des centaines de milliers de victimes (900 000 victimes selon les estimations les plus élevées). Le film montre les conséquences vis-à-vis des civils tandis qu’en filigrane, la narration fait comprendre que l’aviation impériale riposte vaillamment. Le bon moral de Seita est une marque de confiance envers les capacités martiales de son pays mais aussi la volonté de ne pas inquiéter sa sœur. Dans la réalité, l’avion japonaise se révèlera (en 1945, date à laquelle se situe l’histoire) incapable de riposter. Il n’y a plus aucun porte-avion capable d’assurer la sécurité des côtes japonaises et les manœuvres suicides de type “Kamikaze” sont déjà considérées comme désespérées. Les dispositifs mis en place pour la protection des civils montrent leurs limites. Le gouvernement japonais devait faire le choix entre approvisionner les troupes au détriment de la population civile. Les scènes de famine, de pestilence, de manque d’abri sont les résultantes de ces décisions. Seita et Setsuko en sont les victimes des alliées mais aussi de leur propre gouvernement.

 Analyser la représentation de l’histoire dans l’œuvre

Il est vrai que les bombardements sont la conséquence de la situation des protagonistes, mais du point de vue de Seita, cette information est considérée comme acquise et faisant partie de son quotidien. En revanche, toute son énergie (et aussi tout le film) est concentré sur la survie de sa sœur. Redoublant d’intelligence et de débrouillardise, ils tentent de survivre et de trouver de la nourriture tous les jours tout en se protégeant des bombardements mais aussi de la cupidité de ceux qui voient en eux des proies faciles. Leur tante est représentative du comportement égoïste et mesquin que pourraient arborer une personne contrainte de choisir entre sa propre survie et celle des autres. Cette figure de méchanceté contraste avec la gentillesse de Seita au milieu des ruines. La survie n’est pas une question de sentiment, ni de bien et de mal. Le film prend ce parti pris de ne pas porter de jugement de valeur mais d’exposer des faits concrets comme choisir sa propre survie au détriment de celles d’autrui. Les concepts de survie et d'égoïsme (dans le sens où l’on se préfère aux autres) sont les thèmes les plus récurrents mais ce sont ceux qui heurtent de plein fouet la sensibilité du public. Le public se détache progressivement de la guerre qui apparaît comme inéluctable et intangible. Tandis que les sentiments humains prennent la forme tantôt de la tante pour ce qui est de la méchanceté et la cupidité tandis que le policier (et dans une autre mesure, la mère des enfants) représente la compassion. Setsuko représente forcément l’innocence sacrifiée et son frère, le courage et l’abnégation. Ils sont les victimes directes des hommes et les victimes indirectes de la guerre. Il y a donc plusieurs dimensions dans leurs malheurs car il y a plusieurs niveaux de protagonistes. La scène la plus emblématique est celle qui donnera son nom à l'œuvre. Seita emmène sa sœur dans un champ où des lucioles brillent à la nuit tombée. Ils sont auréolés de lucioles qui virevoltent comme les âmes des défunts mais aussi comme une lueur d’espoir dans l’obscurité de la nuit. Il n’y a que de la joie et de la magie alors qu’on sent planer une issue funeste orchestrée par la musique à la fois féérique mais aussi oppressante. Ce procédé sera réutilisé à de nombreuses occasions par le studio.


    Au final, un dessin animé peut largement traiter d’un sujet d’histoire et n’est nullement freiné par son format ni par son public. Le réalisateur prendra forcément des décisions scénaristiques dans le but de forcer un axe de compréhension ou bien favoriser un élément important. Mais le but reste de conserver une cohérence et conserver l’attention du public. Pour cela, la musique, les couleurs, l’animation sont des éléments clés dont le réalisateur se sert pour servir le propos. La justesse avec des éléments de vérité historiques conditionne inéluctablement le public visé mais aussi le circuit de distribution, les actions de communication mis en place mais aussi la popularité des acteurs chargés du doublage. Plus le film est fidèle à l'œuvre originale (si c’est le cas) ou plus il se veut être considéré comme juste historiquement, et plus la société de production devra soigner le scénario, la promotion, l’animation et le doublage. Ces éléments feront partie de l’affiche et donc seront les premiers éléments à entrer en contact avec le public. Dans le cas du “Le Tombeau des lucioles”, la dimension tragique a surpassé tous ces éléments (cas exceptionnel). Car le traumatisme de la mort de Seita et Setsuko a raisonné dans le cœur de tous les japonais mais aussi dans celui d’Isao Takahata, devenu pour l’occasion légendaire à l’instar de Miyazaki. D’un seul coup, les victimes des bombardements américains (et par extension, ceux des deux bombes atomiques) ont un visage, une voix, une histoire et une mort. On conceptualise l’une des plus grandes tragédies du XXe siècle. Elle prend forme de façon immatérielle au travers de ses conséquences sur des enfants mais aussi de façon humaine au travers des plus bas instincts humains comme la tante de Seita et Setsuko. Personne ne peut ignorer ces deux aspects car ils sont au-delà du concept du méchant et du gentil ; ils sont vulgarisés dans le sens où ils ne peuvent être évités. Pourtant, le dessin animé peut aussi être un outil pédagogique pour vulgariser et transmettre une leçon aux générations futures. C’est l’intention affichée d’Isao Takahata mais aussi de son auteur Akiyuki Nosaka. Le film se pose comme une mise en garde pour un prochain désastre humanitaire et une critique sévère des bombardements stratégiques. L’effondrement des valeurs sociales et la rigidité de la société japonaise sont également pointés du doigt.


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