15.12.24

Le monument, de l'indifférence à la surprotection ?

 Si la notion de patrimoine est, de nos jours, assez bien comprise, cela n’a pas toujours été le cas. Revenir sur tout ce qu’englobe le terme patrimoine serait hors de propos, mais par contre, il faut comprendre qu’on parle d’une évolution assez récente et qui remonte au siècle des Lumières. Jusqu’au XVIIIe, les monuments, surtout religieux, sont sources de conflits car ils symbolisent une scission dans la Foi encore vive dans les esprits. Les Huguenots ne se gênent pas pour abattre les églises catholiques sans se soucier du caractère sacré des monuments. Mais justement, la notion même de monument est encore très liée au caractère sacré que ces pierres incarnent en faisant fi de toutes autres aspects (architecturale ou esthétique). Au mieux, les monuments suscitent de l’indifférence, au pire, ils cristallisent les violences. Mais à partir du XVIIIe, quand la religion des Lumières tente de réconcilier la Foi et la Raison en désacralisant l’aspect matériel, les édifices, jusque-là sacrés, deviennent des monuments, témoignages d’histoire ; et donc des repères pour connaître la vie des générations passées et disparues. Cette évolution de la perception des monuments, de l’indifférence à la surprotection, suit une problématique qui pourrait être l'évolution historique et idéologique de la notion de patrimoine en France, de ses origines à ses implications actuelles. Nous verrons d’abord comment la notion de patrimoine culturel et religieux a été traitée jusqu’au XVIIIe, en particulier à travers le culte des reliques et les destructions historiques. Puis, nous verrons comment la prise de conscience du patrimoine français a émergé dans les années suivant la Révolution française et la création des premiers musées. Et enfin, capitalisant sur les premiers inventaires, comment on arrive maintenant à cette volonté de conservation et de protection, dans le but de transmettre et de témoigner son affiliation à un passé glorieux.

1 - l'évolution de la notion de patrimoine culturel et religieux, en particulier à travers le culte des reliques et les destructions historiques.

La notion de patrimoine culturel et religieux a connu une évolution complexe au fil des siècles, profondément marquée par des périodes de vénération et de destruction. Initialement centrée sur le culte des reliques (et leur commerce aussi), cette notion s'est progressivement élargie pour englober un ensemble de biens matériels (un édifice, un bâtiment) et immatériels (un paysage, un village) témoignant de l'histoire et de la culture d'un peuple. Au Moyen-Âge, tout ce qui se rapporte (la couronne d’épines, les morceaux de la croix, etc.)  à la passion du Christ est valorisé. C’est le début du culte des reliques. Considérées comme des fragments du corps ou des objets ayant appartenu à des saints, elles sont vénérées et attirent de nombreux pèlerins. Ces reliques étaient souvent conservées dans des édifices religieux, contribuant ainsi à leur enrichissement artistique et architectural. On notera que les croisades ont aussi intensifié le commerce des reliques en Occident, et des exemples notables incluent les châsses médiévales du Limousin et le reliquaire du bras de saint Etienne à Besançon. Les cathédrales, aussi, abritent de nombreuses reliques qui attiraient les foules et renforçaient le pouvoir des églises (et aussi l’influence commerciale du seigneur local). Le sacré des reliques influence donc le sacré du lieu et du monument où il est conservé. Cet amalgame trouve sa limite funeste dès la Réforme protestante et les guerres de Religion. En rejetant le culte des saints et les reliques, les Protestants modifient profondément les pratiques religieuses jusqu’à remettre en question la valeur de ce patrimoine (jusque là sacrés parce qu’ils abritaient lesdits reliques). Les Huguenots n’hésitent pas à abattre des édifices religieux, saccageant considérablement le patrimoine français, sous le couvert de la Foi (destruction de la cathédrales d’Orléans par exemple). Les choses continuent d’évoluer sous la Révolution avec la destruction systématique des symboles religieux, tels que les statues et les tableaux. Cette rupture avec le passé témoigne d’une volonté de construire une nouvelle société fondée sur la raison. Ainsi, les biens de l'Église confisqués et vendus comme biens désormais appartenant à la République. Mais si la Révolution française a contribué à distribuer (ou vendre) des œuvres d’art, elle a aussi pris conscience de la valeur de ce patrimoine. Ces richesses artistiques établissent un lien entre le patrimoine à conserver, à protéger, à transmettre et les idées révolutionnaires. Dans ce chaos, on voit donc émerger les premières intentions d’inventorier (c'est-à-dire de connaître avec précision l’étendue de ces richesses culturelles), mais aussi de les exposer pour autrui. On assiste donc à une évolution depuis la destruction, puis la vente vers maintenant la préservation. Voyons comment arriver à cette dernière étape.

2 - La prise de conscience du patrimoine français a émergé dans les années suivant la Révolution française et la création des premiers musées

Ainsi, pendant la Révolution française, ainsi que le décrit l’abbé Grégoire dans ses mémoires, le vandalisme (terme inventé à cette époque) touche le patrimoine français de plein fouet. Les idéaux révolutionnaires, portés par un désir de rupture avec l'Ancien Régime, ont conduit à une vague de destructions iconoclastes. Les premiers symboles touchés sont les statues royales et les édifices religieux. Les cathédrales, les châteaux et les abbayes ont été pillés, abîmés et parfois même détruits. Cette fièvre iconoclaste, motivée par une volonté d'effacer les traces du passé et de construire une société nouvelle, a entraîné la perte irréversible d'un patrimoine inestimable. Paradoxalement, cette même Révolution a aussi été le point de départ d'une réflexion sur la préservation du patrimoine. Pour cela, la création des premiers musés est un jalon important. Encore une fois, la symbolique de transformer le Louvre (ancien siège de la royauté) en musée dès 1793 n’est pas anodine. On conserve les idées révolutionnaires mais on prend en compte les monuments architecturaux exceptionnels et on les considère à présent comme partie intégrante du patrimoine français. Des œuvres d’art y sont rapatriées dans la volonté de les rendre accessibles. Ils ne sont donc plus le privilège des élites. On notera aussi qu’ Alexandre Lenoir a fondé le Musée des Monuments français en 1795, rassemblant des fragments d'architecture et de sculpture pour préserver l'histoire nationale. La Révolution française a donc été un moment charnière dans l'histoire du patrimoine. Elle a mis en évidence la fragilité de ce patrimoine et la nécessité de le protéger. Si elle a été marquée par des destructions considérables, elle a également posé les fondations d'une politique de sauvegarde du patrimoine qui se poursuit aujourd'hui. 

3 - La transition vers une ère de préservation du patrimoine

A présent qu’on sait que le rôle qu’a joué la Révolution française dans la prise de conscience du patrimoine français, on peut se poser la question de comment ces monuments ont été restaurés puis conservés dans le but d’être protégés ? C’est le début d’une nouvelle ère avec de nouveaux enjeux. Au XIXe, le romantisme a joué un rôle essentiel dans la redécouverte du passé. Les ruines, autrefois symboles de décadence, sont devenues des objets de fascination et d'inspiration pour les artistes et les écrivains. Chateaubriand et ses “Mémoires d’outre tombe” (publié entre 1849 et 1850) illustre bien cette vision où le passé est important et l’importance des paysages de Bretagne où l’auteur puise ses meilleurs souvenirs. On valorise le passé parce qu’il est glorieux et qu’on ne doit pas en avoir honte, au contraire. Il est source de gloire car il contribue à présent (et dans une certaine mesure, au futur). C’est le début de l’engouement pour l’histoire de l’art et le retour en grâce des peintures et autres œuvres d’art. Il faut donc les retrouver, les répertorier (c’est la volonté d’inventorier dont on a déjà parlé), les restaurer au besoin mais surtout les conserver pour les exposer au plus grand nombre. En parallèle, l'émergence (post Révolution française) d’une bourgeoisie aisée et éduquée et l’embryon d’un nationalisme français contribuent à donner naissance à un attachement au patrimoine. Les monuments historiques deviennent des symboles de cette nouvelle identité nationale et fiers de la grandeur passée. La loi de 1913 sur les monuments historiques a marqué une étape décisive dans la protection du patrimoine en France. Cette loi a instauré un régime de classement et d'inscription des monuments, assorti de mesures de protection juridique. Elle a également créé les postes d'architectes des bâtiments de France, chargés de veiller à la conservation des monuments historiques. Mais la Seconde Guerre mondiale a mis en évidence la vulnérabilité du patrimoine face aux conflits. Les destructions massives subies par de nombreuses villes ont renforcé la conscience de la nécessité de protéger ce bien commun. Dans le cas de Paris assiégé par les Allemands en 1945, l’ordre Néron prévoyait de détruire les infrastructures importantes et les monuments les plus emblématiques (comme la Tour Eiffel). Le général Dietrich von Choltitz, chargé d'exécuter cet ordre (venant d’Hitler lui-même) refusa de le faire, sauvant la ville de la destruction. La prise de conscience du patrimoine exceptionnel de la ville (ou le manque de temps) venait d’éviter à Paris le même destin que Rome en 64.


L’incendie de la cathédrale Notre Dame de Paris est représentative de l’évolution de la notion de patrimoine en France. Son incendie a causé un réel traumatisme qui a dépassé les frontières de la France. Le monde entier s’est senti meurtri lorsque les flammes ont abattu la flèche et les vitraux centenaires. C’est l’image même de Paris qui a été touchée en plein cœur. La reconstruction, très fortement médiatisée, a duré des années et s’est achevée la semaine dernière. La réouverture a été retransmise dans le monde entier avec les caméras braquées sur les hommes et les femmes les plus puissants de la planète, depuis le couple présidentiel Macron à Elon Musk. C’est donc une nouvelle étape qui vient d’être franchie. De l’indifférence en passant par la destruction, la vente, puis l’inventaire, la restauration et la conservation, nous voilà à l’ère de la politisation des monuments. Les monuments et leurs rayonnements artistiques servent une volonté politique et le soft power de ceux qui ont financé sa restauration. L’instrumentalisation politique d’un monument était une pratique déjà courante dans la Grèce antique, mais à la différence de la situation actuelle, elle n’était que locale. Dans le cas de Notre Dame de Paris, on sait que les américains ont largement contribué à la reconstruction de la cathédrale (d’où la présence de Donald Trump), mais utilisent désormais des cabinets de conseil stratégiques à dimension internationale comme Mckinsey pour gérer les levés de fonds. Les enjeux sont colossaux mais aussi les retours sur investissement. Le monument historique devient un enjeu politique qu’il est rentable de protéger. Cet aspect économique a toujours été présent bien entendu, mais maintenant, il est flagrant et assumé. De plus, il devient international avec l’arrivée de mécènes étrangers. La prise de conscience dans la préservation du patrimoine devient donc mondiale à l’instar de la génération alpha. Cette dernière adopte une attitude beaucoup plus engagée de protection et de conservation du patrimoine, contrairement à l'indifférence des générations précédentes. Ce changement de mentalité évolue en parallèle avec la protection nationale des monuments vers sa dimension internationale (grandement facilitée par les médias sociaux et les levées de fonds en ligne).

1 commentaire:

Elodie Anglade a dit…

Passionnant et tellement instructif ☀️🙏🏼 Merci beaucoup Trinh 😉