Sur la base du livre intitulé Annexer ? Les déplacements de frontières à la fin du Moyen Âge rédigé par un collectif d’auteurs sous la direction de Pierre Savy et Stéphane Péquignot, édité en 2016 aux éditions Presses universitaires de Rennes, nous étudierons le chapitre présenté par Élodie Lecuppre-Desjardin, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de Lille 3.
Le chapitre, rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin, est le sixième du livre. Il est consacré aux manœuvres politiques, militaires, sociales et pariétales des quatre ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi (duc de 1363 à 1404), son fils Jean sans Peur (de 1404 à 1419), son petit-fils Philippe le Bon (de 1419 à 1467) et enfin son arrière petit fils Charles le Téméraire (de 1467 à 1477). Ces quatre ducs sont les personnages principaux de la maison de Valois-Bourgogne, branche cadette de la maison de Valois. Cette dynastie commence son histoire en 1363 quand le roi de France Jean II le bon concède à son fils Philippe le hardi, le duché de Bourgogne. En effet, le précédent duc de Bourgogne, Philippe de Rouvres meurt sans descendance mâle. Ses terres reviennent donc au royaume royal. En juin 1369, Le nouveau duc Philippe contracte un mariage économiquement intéressant avec Marguerite de Male (la veuve de Philippe de Rouvres), et à la mort du père de cette dernière, Marguerite hérite, en janvier 1384, des comtés de Bourgogne (actuelle Franche-Comté), Artois, Flandre, Rethel et Nevers. Ces quatres ducs ne cachent pas leur appétit des terres et des titres afin de faire grandir en superficie, prestige et pouvoir leur duché jusqu’à ce que ce dernier devienne une puissance capable de rivaliser avec la couronne de France ; faisant d’eux les plus puissants princes d’Europe.
Les points importants de l’article
Il y a plusieurs points importants dans l’article. Mais j’en retiens vraiment cinq qui couvrent toutes les problématiques.
Les conquête de Charles le Téméraire
Charles le Téméraire exprime sa satisfaction après avoir conquis Nancy, soulignant l'importance de l'unification territoriale pour la stabilité et la gouvernance de son dominium. On rappelle l’importance d'établir un passage vers le Luxembourg depuis la Bourgogne et donc unifier son territoire. La dimension militaire est au moins aussi importante que la dimension économique et territoriale.
Complexité territoriale bourguignonne
Lorsque Philippe le Hardi devient le nouveau duc de Bourgogne, il prend conscience de l'étendue de son territoire (celui de son épouse principalement), mais il comprend aussi rapidement la nécessité de rassembler et d’unifier ces parcelles morcelées. Le fait d’avoir un territoire unifié permet bien évidemment de mieux le protéger, de mieux l’exploiter et d’en tirer un meilleur rendement. Rapidement, la notion de frontière intervient dans ses réflexions commerciales mais aussi inévitablement militaires et stratégiques. Cette idée de rassembler les provinces est surtout portée et défendue par Charles le téméraire dans son ambition de reconstituer le royaume de Lotharingie avec des débouchés vers la mer (la Manche et le sud de la mer du nord).
Élodie Lecuppre-Desjardin souligne néanmoins qu’il faut se poser la question de la véritable connaissance des ducs de Bourgogne quant à leurs possessions et territoires. Est-ce qu’ils savaient exactement où s’arrêtaient leurs terres et où commençaient celles de leurs voisins ? Là est le véritable enjeu de l’expansion du duché. On sait que les ducs de Bourgogne ont usé de tous les moyens pour agrandir leurs territoires ; que ce soient par les mariages, les héritages, les achats (Philippe le bon achète même en viager le comté de Namur) ou les conquêtes, cette volonté n’a jamais changé. Mais est-ce qu'ils savaient précisément délimiter les frontières ? Et plus encore, est-ce que ces délimitations étaient acceptées par tout le monde ?
Perception féodale de l'espace
La titulature des ducs de Bourgogne reflète davantage une accumulation de dignités féodales qu'une réalité géographique précise, illustrant une vision féodale de l'espace plutôt qu'une culture géographique.
Délimitations territoriales floues
Les documents officiels de l'époque montrent une terminologie et des délimitations territoriales souvent floues et adaptables, influencées par les événements et les ambitions politiques.
Utilisation de cartes et représentations
Les ducs de Bourgogne utilisaient des cartes et des représentations figurées pour des raisons militaires, économiques ou juridiques, bien que ces cartes soient souvent imprécises et symboliques, reflétant l'idéal politique et culturel de l'époque.
Ce que j’en retiens
Le chapitre rédigé par Élodie Lecuppre-Desjardin tente de démontrer combien a prédominé la vision lignagère d’un espace de conquêtes sur celle d’un espace appréhendé. Pour Mme Lecuppre-Desjardin, les titres hérités, gagnés par conquêtes, rachats ou mariages se sont révélés d’une importance plus décisive que la réalité géographique concrète où la notion de frontière est fluctuante, mal comprise et surtout mal respectée. L’utilisation des cartes (quand elles existent), les documents officiels de l’époque sont floues et adaptables selon les besoins des commanditaires. Mme Juliette Dumasy-Rabineau dit que ce sont les liens d’homme à homme qui définissent les appartenances et non la notion de frontière cartographique. Et cela représente la complexité du duché de Bourgogne. Celui-ci est morcelé géographiquement, mais il est lié par une volonté commune de quatre générations de dirigeants partageant une même vision stratégique. Depuis Philippe le hardi jusqu’à Charles le téméraire, le fil rouge de l’expansion territoriale, de conquête des provinces avec des débouchés vers la mer, d'agrandissement du duché est symbolisé par l'accumulation des titres et des dignités. En fait, la réalité géographique apparaît comme secondaire, à partir du moment où les titres sont gagnés (et aussi les revenus afférents). L’influence des ducs de Bourgogne repose sur cela, un équilibre entre les titres possédés, les revenus obtenus et les communautés à fédérer. Ce contre pouvoir, qui n’a fait que grandir de génération en génération, a été la plus grande menace pour le pouvoir royal, déjà bien en peine à gérer la guerre de cent ans. Le point culminant reste le conflit civil entre les Armagnacs et Bourguignons. Même si garder une influence sur le roi de France a toujours été primordiale pour les ducs de Bourgogne, l’idée de créer “un état bourguignon” reste le plan à long terme. Je fais volontairement usage du terme “état bourguignon”, même si celui-ci a une connotation contemporaine. Mais les ducs, eux, parlaient de principautés.
Ce clivage entre les titres et la géographie est, bien entendu, passionnant, mais ce qui m’a le plus intéressé est surtout la continuité et la persistance des quatre ducs de Bourgogne à établir, régir et développer leurs terres. On comprend la force de caractère et la solidité de leur éducation quant à transmettre sur plus de cent ans, la même volonté, la même intelligence et la même constance.
J’aurais aimé, néanmoins, pouvoir voir un parallèle entre l’expansion des principautés de Bourgogne et les relations avec leurs suzerains, à savoir les rois de France et le saint Empire. En effet, les ducs de Bourgogne (et leurs terres étaient situés au milieu de ces deux grandes puissances européennes) en étaient les plus puissants vassaux. Pourtant, leurs buts et leurs stratégies d’alliances commerciales (et militaires) se sont révélées parfois différentes.

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