27.12.25

Christopher Nolan et la vérité typologique des anachronismes dans ses films

 


Comme beaucoup de gens, j’ai vu la bande annonce de The Odyssey de Christopher Nolan. C’est évidement, le film que j’attends le plus en 2026. D’une part parce que c’est l’histoire la plus incroyable que je connaisse et aussi parce que Nolan a la réputation d’être précis dans la documentation de ses films…. Jusqu’à un certain point.

Et c’est là que je me retrouve tiraillé entre la « claque visuelle » de Nolan et la rigueur historique dont j’ai payé si chèrement le diplôme.

Ces casques… Celui d’Agamemnon, roi de Mycènes et leader de l’alliance grecque et celui de Ulysse, roi d’Ithaque.

Disons le tout de suite, les casques présentés par Nolan sont de type corinthien. Ils apparaissent au VIIe av J.C, soit presque 300 ans après la présumée chute de Troie. Mais alors pourquoi et comment Nolan a-t-il pu laisser passer une telle erreur anachronique ? Soit il est très mal renseigné (ce dont je doute), soit c’est volontaire. Je penche pour la deuxième option.

Je me pose donc la question de la nécessité d'utiliser volontairement des anachronismes historiques au cinéma afin de favoriser la compréhension globale d'une époque mythique et fantasmée.

À l'époque mycénienne (entre -1600 et -1100, donc au faîte de la puissance de Troie), les guerriers portaient des casques en dents de sanglier ou en bronze de forme conique, comme en témoignent les descriptions de Homère dans L’Illiade.

« …Et Mèrionès donna à Ulysse un arc, un carquois et une épée. Et le fils de Laerte mit sur sa tête un casque fait de peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents blanches d’un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors, et couvert de poils au milieu…. »

Homère - Illiade

Esthétiquement, ce n’est pas très beau et même si le travail du bronze était déjà maîtrisé à cette époque (cf, le bouclier d’Achille), il aurait été envisageable qu’un roi comme Ulysse aurait pu avoir un casque ouvragé. Mais visiblement, ce n’était pas le cas. Ulysse, à maintes reprises, prouve qu’il préfère passer inaperçu plutôt que de se faire repérer de loin par les soldats adverses, constituant ainsi une cible facile.

Mais là, le choix d’un casque corinthien constitue un anachronisme pour l’historien que je suis, mais un incroyable choix esthétique pour le cinéphile que je suis également.  

Pour Nolan, il s’agit d'une décision esthétique et pédagogique délibérée. Pour le spectateur contemporain, le casque corinthien est instantanément identifiable comme "grec antique" – il constitue ce qu’on pourrait appeler "signifiant culturel" immédiatement décodable. En utilisant cet anachronisme, Nolan créé un pont visuel permettant au public de reconnaître immédiatement l'univers culturel hellénique, facilitant ainsi l'immersion dans les enjeux véritables du récit : l'honneur guerrier, les codes aristocratiques, les tensions entre individualisme héroïque et solidarité collective.

Cette approche reflète ce que Jérôme Baschet nomme dans L'iconographie médiévale (2008) la "vérité typologique" : plutôt que de reproduire méticuleusement chaque détail matériel, on privilégie la transmission de structures mentales, de rapports sociaux et de valeurs qui caractérisent authentiquement une période. Le casque corinthien, bien qu'anachronique, véhicule efficacement l’univers militaire grec – discipline, protection collective, identité civique – qui traverse effectivement toute l'Antiquité hellénique, de Mycènes à Alexandre. On le retrouve d’ailleurs dans le film 300  porté glorieusement par Leonidas et son armée (bon, là, la bataille des Thermopyles s’est passée en -480 av JC. Ces casques existaient déjà ainsi que les boucliers en bronze, c’est presque correct !).

Ce n’est pas la première fois que Nolan utilise ces « vérités typologiques » pour faire passer son message. Dans The Dark Knight, Maggie Gylenhaal joue le rôle de Rachel Dawes. Et lors d’un dîner avec Harvey Dent (avec qu’il ne devienne Pile ou Face), elle lui dit cette phrase « … le dernier homme qu'ils ont nommé pour protéger la République s'appelait César et il n'a jamais renoncé à son pouvoir … »

D’un point de vue histoire antique, c’est complètement faux, il y a eu presque douze personnes qui ont régné en tant qu’Empereur de Rome après la mort de Jules Cesar (je suppose que c’est de lui dont elle voulait parler alors que Caligula ou Neron auraient étaient de bien meilleurs exemples en termes de tyrannie despotique). Je renvoie vers le livre de Virginie Girod sur La véritable histoire des douze Césars. Mais Nolan a, je suppose, volontairement pris cet exemple pour exposer l’idée que le pouvoir peut (et va certainement) corrompre celui qui en disposera trop longtemps. Et ça a marché.

Néanmoins, ces anachronismes volontaires ne signifient pas que toute liberté historique soit acceptable. Il faut qu’il soit pédagogiquement justifiable s'il remplit trois conditions :

  • Il doit faciliter la compréhension d'une dynamique historique authentique.
  • Il ne doit pas induire de contre sens majeur
  • il doit être accompagné, dans le contexte éducatif, d'une explicitation de ses libertés avec les faits. (On n’a pas encore vu le film, mais dans le cas du film Troie avec Brad Pitt, cette dernière condition n’a pas du tout été respectée)

J’accepte et j’ai hâte de voir le film en juillet 2026.

Je le répète Homère est un poète (on évite le débat sur l’existence non vérifiée d’Homère), et non un historien de guerre. Il raconte une histoire où son héros traverse tout le monde hellénique pour se plonger dans l’inconnu. Ulysse se perd de plus en plus loin vers l’est quand il ère en mer. Et pour les Grecs, plus on s’éloigne du centre des citées grecques, et plus on rencontre des « non humains ». Il va affronter des cyclopes, des sirènes, des magiciennes. Son univers et ses convictions vont basculer dans l’imaginaire. Et je pense que Nolan l’a bien compris. Il utilise donc le seul moyen pour conserver un lien entre Ulysse et nous ; notre perception (même faussée et manipulée) de ce qui caractérise l’humanité de son héros ; quitte à faire des erreurs volontaires. Ce sera notre fil d’Ariane pour naviguer vers l’inconnu aux cotés d’Ulysse. Et au final, ce n’est pas cher payé.

Je relis l’Illiade (ma version trouvée dans une boite à livre). Avec le Silmarillion de Tolkien, je collectionne ce livre. Je l’ai en au moins 4 exemplaires et je ne peux que vous recommander de le lire en poursuivant sur L’Odyssée.

Je terminerai cet article en citant Alexandre le grand quand on lui demandait ce qu’il mettrait dans le coffre de Darius sensé contenir les plus grands trésors du monde.

« … J’y mettrai l’Illiade… »

 

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Sources

Casque corinthien utilisé par Nolan

https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_corinthien

Casque de Ulysse

https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_en_d%C3%A9fenses_de_sanglier#cite_note-2

Description des armements grecs

https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_1953_num_77_1_2439

Datation de la guerre de Troie

https://essentiels.bnf.fr/fr/litterature/antiquite/523f3805-7ddb-43de-90c6-d1e964e8b833-homere-sur-traces-ulysse/article/58df44b9-741b-4578-b1bd-754b160f691d-realite-troie#:~:text=La%20guerre%20de%20Troie%20a,dates%20entre%201344%20et%201150.

https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1995_num_20_1_2139

Inventivité et sérialité des images médiévales. Pour une approche iconographique élargie

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1996_num_51_1_410835#ahess_0395-2649_1996_num_51_1_T1_0108_0000

Alexandre et le coffre de Darius

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/alexandre-le-grand-fait-deposer-les-livres-d-homere-dans-le-coffre-de-darius#infos-principales

 

 

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Décidément tes articles sont toujours aussi passionnants quelque soit le sujet. Je penserai à ce que tu as écrit lorsqu’en juillet, j’irai voir le film de Nolan dont je suis très fan.