Comme beaucoup de gens, j’ai vu
la bande annonce de The Odyssey de Christopher Nolan. C’est évidement,
le film que j’attends le plus en 2026. D’une part parce que c’est l’histoire la
plus incroyable que je connaisse et aussi parce que Nolan a la réputation d’être
précis dans la documentation de ses films…. Jusqu’à un certain point.
Et c’est là que je me retrouve
tiraillé entre la « claque visuelle » de Nolan et la rigueur historique
dont j’ai payé si chèrement le diplôme.
Ces casques… Celui d’Agamemnon,
roi de Mycènes et leader de l’alliance grecque et celui de Ulysse, roi d’Ithaque.
Disons le tout de suite, les casques
présentés par Nolan sont de type corinthien. Ils
apparaissent au VIIe av J.C, soit presque 300 ans après la présumée
chute de Troie. Mais alors pourquoi et comment Nolan a-t-il pu laisser
passer une telle erreur anachronique ? Soit il est très mal renseigné (ce
dont je doute), soit c’est volontaire. Je penche pour la deuxième option.
Je me pose donc la question de
la nécessité d'utiliser volontairement des anachronismes historiques au cinéma
afin de favoriser la compréhension globale d'une époque mythique et fantasmée.
À l'époque mycénienne (entre -1600
et -1100, donc au faîte de la puissance de Troie), les guerriers portaient des casques
en dents de sanglier ou en bronze de forme conique, comme en témoignent les
descriptions de Homère dans L’Illiade.
« …Et Mèrionès donna à
Ulysse un arc, un carquois et une épée. Et le fils de Laerte mit sur sa tête un
casque fait de peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents
blanches d’un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors, et couvert de
poils au milieu…. »
Homère - Illiade
Esthétiquement, ce n’est pas très
beau et même si le travail du bronze était déjà maîtrisé à cette époque (cf, le
bouclier d’Achille), il aurait été envisageable qu’un roi comme Ulysse aurait pu
avoir un casque ouvragé. Mais visiblement, ce n’était pas le cas. Ulysse, à maintes
reprises, prouve qu’il préfère passer inaperçu plutôt que de se faire repérer
de loin par les soldats adverses, constituant ainsi une cible facile.
Mais là, le choix d’un casque corinthien
constitue un anachronisme pour l’historien que je suis, mais un incroyable
choix esthétique pour le cinéphile que je suis également.
Pour Nolan, il s’agit d'une
décision esthétique et pédagogique délibérée. Pour le spectateur contemporain,
le casque corinthien est instantanément identifiable comme "grec
antique" – il constitue ce qu’on pourrait appeler "signifiant
culturel" immédiatement décodable. En utilisant cet anachronisme, Nolan
créé un pont visuel permettant au public de reconnaître immédiatement l'univers
culturel hellénique, facilitant ainsi l'immersion dans les enjeux véritables du
récit : l'honneur guerrier, les codes aristocratiques, les tensions entre
individualisme héroïque et solidarité collective.
Cette approche reflète ce que Jérôme
Baschet nomme dans L'iconographie médiévale (2008) la "vérité
typologique" : plutôt que de reproduire méticuleusement chaque détail
matériel, on privilégie la transmission de structures mentales, de rapports
sociaux et de valeurs qui caractérisent authentiquement une période. Le casque corinthien,
bien qu'anachronique, véhicule efficacement l’univers militaire grec –
discipline, protection collective, identité civique – qui traverse
effectivement toute l'Antiquité hellénique, de Mycènes à Alexandre. On le
retrouve d’ailleurs dans le film 300 porté glorieusement par
Leonidas et son armée (bon, là, la bataille des Thermopyles s’est passée en -480
av JC. Ces casques existaient déjà ainsi que les boucliers en bronze, c’est
presque correct !).
Ce n’est pas la première fois que
Nolan utilise ces « vérités typologiques » pour faire passer son
message. Dans The Dark Knight, Maggie Gylenhaal joue le rôle de Rachel
Dawes. Et lors d’un dîner avec Harvey Dent (avec qu’il ne devienne Pile ou
Face), elle lui dit cette phrase « … le dernier homme qu'ils ont nommé
pour protéger la République s'appelait César et il n'a jamais renoncé à son
pouvoir … »
D’un point de vue histoire
antique, c’est complètement faux, il y a eu presque douze personnes qui ont régné
en tant qu’Empereur de Rome après la mort de Jules Cesar (je suppose que c’est de
lui dont elle voulait parler alors que Caligula ou Neron auraient étaient de
bien meilleurs exemples en termes de tyrannie despotique). Je renvoie vers le livre
de Virginie Girod sur La véritable histoire des douze Césars. Mais Nolan
a, je suppose, volontairement pris cet exemple pour exposer l’idée que le
pouvoir peut (et va certainement) corrompre celui qui en disposera trop
longtemps. Et ça a marché.
Néanmoins, ces anachronismes
volontaires ne signifient pas que toute liberté historique soit acceptable. Il
faut qu’il soit pédagogiquement justifiable s'il remplit trois conditions :
- Il doit faciliter la compréhension d'une dynamique historique authentique.
- Il ne doit pas induire de contre sens majeur
- il doit être accompagné, dans le contexte éducatif, d'une explicitation de ses libertés avec les faits. (On n’a pas encore vu le film, mais dans le cas du film Troie avec Brad Pitt, cette dernière condition n’a pas du tout été respectée)
J’accepte et j’ai hâte de voir le
film en juillet 2026.
Je le répète Homère est un poète
(on évite le débat sur l’existence non vérifiée d’Homère), et non un historien
de guerre. Il raconte une histoire où son héros traverse tout le monde hellénique
pour se plonger dans l’inconnu. Ulysse se perd de plus en plus loin vers l’est
quand il ère en mer. Et pour les Grecs, plus on s’éloigne du centre des citées
grecques, et plus on rencontre des « non humains ». Il va affronter
des cyclopes, des sirènes, des magiciennes. Son univers et ses convictions vont
basculer dans l’imaginaire. Et je pense que Nolan l’a bien compris. Il utilise
donc le seul moyen pour conserver un lien entre Ulysse et nous ; notre perception
(même faussée et manipulée) de ce qui caractérise l’humanité de son héros ;
quitte à faire des erreurs volontaires. Ce sera notre fil d’Ariane pour
naviguer vers l’inconnu aux cotés d’Ulysse. Et au final, ce n’est pas cher
payé.
Je relis l’Illiade (ma
version trouvée dans une boite à livre). Avec le Silmarillion de
Tolkien, je collectionne ce livre. Je l’ai en au moins 4 exemplaires et je ne
peux que vous recommander de le lire en poursuivant sur L’Odyssée.
Je terminerai cet article en
citant Alexandre le grand quand on lui demandait ce qu’il mettrait dans le
coffre de Darius sensé contenir les plus grands trésors du monde.
« … J’y mettrai l’Illiade… »
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Sources
Casque corinthien utilisé par Nolan
https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_corinthien
Casque de Ulysse
https://fr.wikipedia.org/wiki/Casque_en_d%C3%A9fenses_de_sanglier#cite_note-2
Description des armements grecs
https://www.persee.fr/doc/bch_0007-4217_1953_num_77_1_2439
Datation de la guerre de Troie
https://www.persee.fr/doc/ktema_0221-5896_1995_num_20_1_2139
Inventivité et sérialité des images médiévales. Pour une
approche iconographique élargie
Alexandre et le coffre de Darius

1 commentaire:
Décidément tes articles sont toujours aussi passionnants quelque soit le sujet. Je penserai à ce que tu as écrit lorsqu’en juillet, j’irai voir le film de Nolan dont je suis très fan.
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