La problématique que je propose de suivre est la suivante : “comment la transition du polythéisme au christianisme a modifié l’image, la perception et la fonction des démons ?”
Avec l’appui du corpus de document, je suivrai une démarche chronologique pour esquisser d’abord les mutations subies par le polythéisme en vigueur au sein de l’empire Romain. Puis, nous verrons comment les tensions liées à la cohabitation des différents cultes se cristallisent dans la peur du surnaturel . Et enfin, nous nous focaliserons sur l'essor du christianisme et ses conséquences.
Un polythéisme en mutation
On sait que l’antiquité au sein de l’empire Romain a dû faire face à des guerres incessantes mais aussi à des famines dévastatrices suivies d’épidémies. On citera la peste antonine (165) qui causa d' innombrables victimes. On peut donc comprendre que ce contexte d’instabilité permanente génère le désarroi chez les Romains. La prière aux dieux reste pourtant la première des réponses comme le premier des réflexes. On prie en public car le fait d’honorer les dieux fait partie intégrante de la fonction de citoyen. Les dieux romains ne répondent pas directement aux personnes qui les prient. Ils utilisent les rêves ou nécessitent des oracles pour décrypter leurs volontés. Mais les démons (on rappelle qu’on parle de divinités souvent mineures) interviennent pour influencer moralement ou effectivement la vie des gens. Les démons, dans l'antiquité, ne sont pas forcément bons ou mauvais. Ils interviennent dans la vie des hommes sous la forme de la destinée ou bien d'événements fortuits. Par exemple, le bateau d’Ulysse est détourné de sa route par des vents dont les intentions sont funestes. Les hommes sont à la merci de ces démons et ne font que réagir à leur actions. Ils subissent leur destin et ne sont guère maîtres de leur salut. Plutarque, dans l’extrait De defectu oraculorum (415a – 417b) pose la question d’un niveau intermédiaire entre les hommes et les dieux ; en l'occurrence les démons (la race des génies). Pour lui, c’est un lien entre le divin et l’humain. Ainsi, l’homme n’est pas complètement maître de ses décisions et encore du moins des conséquences de ses actions. Cette esquisse de la notion de libre arbitre est intéressante car jusqu’à présent, ce que les hommes ignoraient, ils le mettaient sur le compte des dieux. C’est la dimension de “daimōn” soutenue par Vinciane Pirenne-Delforge. L’homme ignore l’identité de celui qui conduit ses actions tout en la subissant tout de même, sans contrôle. Porphyre, De abstinentia (II, 37-38), rappelle également que pour Platon les bons démons portent les prières des hommes vers les dieux. Ils ont donc une utilité et une vraie fonction parfaitement admise.
Cohabitation et tensions
Ramenées par les soldats en campagne, de nouvelles divinités issues d’Asie, d’Egypte ou du Moyen-Orient apparaissent dans le quotidien des Romains. On les intègre facilement et rapidement dans l’espoir que les prières adressées à ces nouvelles divinités trouvent des réponses plus rapides qu’au panthéon historique. La religion juive était déjà connue mais l’apparition du christianisme et sa rapide propagation au sein de l’empire Romain commence à inquiéter. On accuse les chrétiens de ne pas respecter le culte impérial (ce qui est considéré comme un acte de trahison). Mais si l’on recentre notre réflexion sur la question des démons, les chrétiens avancent l’idée d’une vie possible après la mort. Le salut de l’âme devient un point important dans la différenciation des religions. Mais il y a aussi la question de la dualité entre le bien et le mal. Le bien est récompensé et le mal est condamné. Le bien est représenté par Dieu et ses croyants et le mal par les anges déchus qui prennent la forme et le nom de démon. Les démons représentent le péché et les mauvais aspects des forces surnaturelles qui influencent l’homme pour le conduire à sa perte. Ils empêchent l’homme vertueux de sauver son âme pour le conduire à la damnation. On transforme donc, progressivement, le lien et le moyen de communication entre les hommes et le divin en quelque chose de mauvais. Ces divinités mineures deviennent mauvaises. Il ne faut donc plus les écouter ni leur obéir, au prix de son âme. Cette peur de la damnation favorise aussi l’importance des prêtres, désormais seuls à pouvoir communiquer et transmettre la parole divine. Une autre façon de transformer l’identité et la fonction des démons est de banaliser l’identité des Agathos Daimôn comme on banalise les actions divines dans la vie des hommes. Jamblique, De mysteriis aegyptiorum, admet une différence entre les bons et les mauvais démons. Les dieux et les bons démons favorisent le beau et le juste, mais l’injuste et le laid sont forcément l'œuvre des mauvais démons seuls ! On insiste bien sur ce schisme entre les démons qui deviennent d’un coup autonomes dans leurs actions. Certains peuvent désormais agir (mal agir de leur plein gré), ces derniers sont à éviter et à proscrir.
L'essor du christianisme
Le christianisme commence donc à toucher pratiquement toutes les classes sociales. Et même si certaines phases de persécutions sont à noter, l’édit de Milan promulgué en 313 par les co empereurs romains Licinius et Constantin Ier apaisent les tensions et la religion chrétienne est désormais officielle, libre donc de prospérer. Constantin lui-même se convertit au christianisme (alors qu’il est, à la base, affilié au culte du soleil, Sol Invictus). Et même si les chrétiens sont encore peu nombreux dans l’empire et relativement concentrés en bordure sud de la Méditerranée, le fait d’avoir dans leur rang le co empereur est un avantage de poids. Le christianisme prend tout de même son essor en persécutant à son tour les religions polythéistes désormais considérées comme païennes. On cite que la divinité Bès, jusque-là populaire en Egypte pour efficacité de protection est accusée de violence à la sortie des temples ! Le démon battait les passants. Bès est donc devenu un démon. Il était jusqu’à maintenant un messager, un lien entre les dieux et les hommes, une protection efficace. Maintenant, il use de la violence envers les hommes. Sous Théodose Ier, l’édit de Thessalonique (380) interdit officiellement les cultes polythéistes, marquant un tournant décisif. Les temples païens sont fermés ou transformés en églises, et les sacrifices rituels disparaissent progressivement. Plutarque, De Isid, écrit même que des statues d' Osiris et Isis sont profanées. Malgré ces interdictions (et persécutions), le polythéisme persiste dans les pratiques populaires, notamment dans les campagnes, où les croyances liées à la fertilité et aux esprits locaux continuent de prospérer sous des formes discrètes ou adaptées. Mais ces pratiques effraient les chrétiens. On a peur de cette forme de magie (qui est forcément mauvaise). Les démons sont définitivement associés aux interdits, aux pratiques secrètes et malfaisantes. Ils se cachent de la lumière pour tenter le vertueux.
Ainsi, avec la montée en puissance du christianisme dans l’empire Romain, les démons sont de plus en plus perçus comme les serviteurs de l’adversaire du Dieu chrétien. Ils sont vus comme des êtres chassés du ciel pour leur rébellion et ayant un rôle central dans la lutte entre le bien et le mal. Leur fonction devient plus exclusivement associée à la tentation des hommes et à leur corruption morale. Les démons ne sont donc plus des médiateurs entre le monde divin et humain. Ils sont désormais des esprits maléfiques associés à la tentation et au chaos moral. Il y a donc un parallèle possible entre l’évolution du polythéisme romain vers le monothéisme (incarné par le christianisme) et la fonction de démon. On peut y voir une forme de simplification de ces notions religieuses complexes. On réduit le nombre de divinités (jusqu’à n’en garder qu’une seule), et on dresse une dualité entre le bien et le mal, avec au milieu, l’âme immortelle de chaque être humain. L’enfer est destiné aux vils, tandis que le paradis est pour les bons. Et Dieu choisit et communique au travers de son église. La situation est simple, elle est facile à comprendre, elle est aussi facile à se diffuser. La désobéissance, la tentation, le manque de dévotion sont frappés du sceau du péché tandis que la soumission au dogme garantit de revenir après le jugement dernier. Et ce dernier point est la réponse aux peurs issues des instabilités chroniques de l’empire Romain. On cherche à sauver sa vie (et maintenant son âme) et le christianisme y apporte une réponse concrète mais sacrifie au passage toutes les divinités mineures.
1 - https://dagr.univ-tlse2.fr/feuilleter/high-res/tome_2/partie_1/page_13
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