Je termine mon mémoire de recherche et prépare activement sa soutenance.
Et j'apprends que le Code noir a été abrogé hier, jeudi 28 mai.
Et comme visiblement, je commence à avoir quelques reflexes d'historien, je me pose quelques questions sur ce code.
Le Code noir est l'édit de Louis XIV « sur la police de l'Amérique française » (en gros les quelques colonies française que la France avait au XVIIe). Ce texte a été préparé par Colbert à partir de 1681 et signé par son fils, le marquis de Seignelay, en 1685, soit la même année que la révocation de l'Édit de Nantes. Ce n'est pas une coïncidence : les deux textes participent au même projet politique de la monarchie absolue sur le plan religieux.
On le sait, j'en ai déjà parlé longuement dans mon mémoire, mais Louis XIV cherchait à unifier la foi au sein de la France, son fameux crédo "Un roi, une foi, une loi". Donc, en révoquant le texte de son grand-père et en boutant les protestants hors de France, le code noir se devait de faire la même chose dans les colonies.
Mais pourquoi spécifiquement les colonies ?
Eh bien, c'est ici que le texte de 1685 révèle sa contradiction la plus profonde, et la moins souvent assumée par ses rédacteurs. Depuis 1315, un principe ancré dans la tradition juridique française voulait que quiconque foulait le sol du royaume fût libre. L'édit de 1685 marque le début d'un droit colonial français en tant qu'ordre juridique spécial, où le pouvoir central autorise par exception dans les colonies une pratique, l'esclavage, interdite sur le sol français ! Autrement dit, pour que la traite soit possible, il fallait inventer un espace juridique hors-droit ordinaire. On a donc compris que l'esclavage serait permis en dehors des frontières de la France, mais est-ce que ce code ne révèle pas des contradictions encore plus profondes ? Et c'est là que je rattrape mon mémoire sur la tolérance religieuse, la reconnaissance de l'âme et le salut du pécheur chrétien.
Le code noir reconnait aux esclaves le droit au baptême, le mariage, les sépultures chrétiennes, la non séparation des familles, etc.
Mais, et c'est là tout la magnificence hypocrite car si ces esclaves avaient une âme, le code noir, dans son article 44, reconnait qu'ils étaient aussi des biens meubles, des choses transmissibles, saisissables et vendables.
En résumé, ce code noir autorisait la vente de chrétiens baptisés, pourvus d'une âme mais dont la valeur marchande dépassait les considérations éthiques et religieuses. Cette hypocrisie, à la fois religieuse et politique, a permis le début d'un commerce triangulaire florissant.
Louis Sala-Molins, professeur de philosophie politique à Paris I et auteur du Code noir ou le calvaire de Canaan (PUF, 1987), est l'un des rares penseurs à avoir nommé cette construction pour ce qu'elle est. Son analyse met au jour le fondement idéologique central du texte : permettre aux esclaves de faire leur salut, justifiant ainsi l'acquiescement de l'Église à la traite des Noirs.
Sala-Molins dit : « Le Code noir marque au fer rouge et au fouet la loi blanche sur la peau noire, à l'ombre des Lumières, affairées à traquer tous les préjugés, partout, tous sauf un : l'esclavage des Noirs, la bestialité des Africains ». Ce n'est pas une formule polémique. C'est un diagnostic juridique !
Du coup, je me replonge dans les textes fondateurs des philosophes des Lumières. Impossible qu'ils soient passés à coté de ça. Et c'est dans les œuvres de Montesquieu (De l'esprit des lois) et dans certains contes philosophiques de Voltaire (Candide) que l'on trouve des dénonciations mordantes de la manière dont les Blancs traitent leurs esclaves noirs. Chez Diderot (Histoire des deux Indes), on découvre le premier appel à l'insurrection anticoloniale et Rousseau écrit les mises en garde les plus sévères contre les tentatives des sciences européennes de « juger le genre humain ».
Mais rien de vraiment tranché ni de définitif. J'avoue ma déception.
En fait 1685 révèle, au fond, que la monarchie absolue de Louis XIV n'est pas une idéologie cohérente, mais un assemblage de nécessités. L'unification religieuse répond à la logique de la souveraineté. L'expansion coloniale et la traite répondent à la logique du profit. Quand les deux entrent en contradiction, et elles entrent en contradiction dès l'article 2 du Code noir, c'est le profit qui l'emporte, enveloppé dans le langage du salut chrétien.
La révocation de l'édit de Nantes offrit à la France un semblant d'unité spirituelle obtenu par la violence étatique. Le Code noir fit de même aux colonies : il donna l'apparence d'un ordre moral catholique tout en organisant juridiquement le régime de la plantation. Le baptême devint une formalité administrative, non un acte de libération. Et l'Église catholique, associée à ce dispositif nauséabond, en sortit compromise. Au final, la France entrera dans le XVIIIe siècle avec, dans ses bagages législatifs, deux textes fondateurs qui disaient à peu près la même chose : que la foi du roi ne valait que ce que son économie pouvait se permettre d'accorder.
Je vais sans doute terminer ma soutenance en rappelant ce fait d'actualité, ca fera une ouverture intéressante.
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