Les Pharaons ont été les souverains de l’Egypte durant presque 3000 ans (depuis -2700 av JC à -31, la bataille d’Actium et la mort de Cléopâtre VII qui sonne le glas des Pharaons grecques). Ils sont considérés comme étant d’essence divine (sans pour autant être divins, ils restent au-dessus du commun des hommes). Ils sont protégés par les dieux (Horus, Râ). Ils incarnent l’immortalité dans le privilège à agir de leur vivant (construction de temples, de statues, de villes) mais également à préparer leur vie dans l’au-delà (construction de pyramides). Mais si tous les Pharaons n’ont pas eu la même importance historique, certains étaient d’habiles politiciens et les moyens qu’ils usaient pour préserver ou acquérir une position dominante méritent que l’on s’y attarde. L’un de ces moyens est la guerre. Et on peut dire que sur toute la continuité de son histoire, la guerre a toujours fait partie du quotidien des Egyptiens ; alternant périodes de paix et périodes troubles. Mais si l’art de la guerre est une composante de l’éducation du Pharaon, nous sommes en droit de nous questionner sur la façon dont ce dernier l’utilise et à quelles fins. Je propose que l’on éclaircisse d’abord le rôle et les attentes de la guerre pour un Pharaon, ensuite, au travers de quelques Pharaons haut en couleurs, nous verrons comment ils ont utilisé la guerre à des fins offensives et défensives.
L’héritier du Pharaon est le premier fils de l’épouse principale pour éviter toutes formes de problèmes de succession (à quelques exceptions près). Il est élevé dans le palais royal et reçoit une éducation soignée. Il apprend les lettres mais aussi les arts de la guerre. Le maniement des armes fait partie de son quotidien dès le plus jeune âge. L’arc est l’arme royal par prédilection ainsi que l’équitation. Il incarne une certaine perfection et dans bon nombre de cas (Aménophis II, Ramsès II et d’autres) il est sculpté dans des poses avantageuses pourvu d’un corps musclé et svelte. C’est un guerrier et un chasseur d’élite. Ramsès II ou Nectanebo II commandaient leurs troupes directement et n’utilisaient pas de généraux mercenaires sur le champ de bataille (avec moins de succès pour Nectanebo que pour Ramsès). Ils n’hésitaient pas à se jeter dans le feu de l’action. Car le but de la guerre était d’alimenter l’économie du pays avec le butin rapporté (et redistribué), les tributs versés par les royaumes liges et l’apport de bétail (richesse importante pour l’Egypte). Toutes ces richesses (on parle d’or et de ressources humaines comme les prisonniers transformés en esclaves) ne sont pas dormantes dans les coffres de la couronne (ou du pschent en l’occurrence), au contraire, elles continuent à circuler et à être utiles et donc à générer de la valeur.
Il est très important de comprendre que la richesse d’un royaume favorise son attrait aux yeux du monde. L’Egypte n’est pas la seule « super puissance » du Proche-Orient. Les Hittites, les « asiatiques » à l’est, les grecques, les macédoniens, les Perses plus tard sont toutes des nations guerrières menées par des dirigeants conquérants et expérimentés. Les pressions au niveau des frontières sont réelles et Pharaon a le devoir de protéger son espace vitale ou bien de les étendre si l’occasion se présente. On a vu que le temple d’Abou Simbel construit sous Ramsès II était un symbole pour commémorer une victoire (Qadesh) mais aussi pour garder une frontière avec la Nubie. Ainsi, avec des voisins puissants et ambitieux, l’Egypte se doit d’être alerte et de disposer des meilleurs moyens possibles pour assurer sa défense (ou de préparer ses campagnes d’expansion). Hommes valides, soldats entrainés et mercenaires, commerçants, artisans, paysans, éleveurs de bétail (les guerres sont très consommatrices de bétail et de chevaux) ; toutes les ressources sont bonnes pour préparer le pays.
Paradoxalement, les guerres gagnées augmentent le territoire mais complexifie la politique intérieure de gestion. Pharaon se retrouve avec des royaumes soumis payant des tribus. L’argent rentre mais sert surtout à payer des dignitaires afin qu’ils assurent la gestion en lieu et place du pouvoir central (géographiquement trop éloigné). Le pouvoir exécutif se retrouve morcelé et l’influence de Pharaon peut parfois (et cela dépend des Pharaons) paraître diminué et usurpé par ces dignitaires devenus aussi puissants que des barons d’Empire. Pharaon n’a donc pas le choix que de se reconstituer une image forte. Et quoi de mieux qu’une bataille gagnée et une belle sculpture le mettant en scène le bras vengeur sous le regard d’un dieu ? Dans un pays très peu lettré, la communication par l’image et les symboles sont très importantes. Pharaon est dépositaire de l’autorité divine. Il est dans son bon droit. La preuve, les dieux (Horus, en autre) sont près de lui lorsqu’il frappe.
Ainsi, la guerre est une question d’éducation et de préparation. Toute l’économie égyptienne y trouve des racines, des avantages (butins) et parfois aussi des énormes failles (utilisation de mercenaires qui peuvent changer de camps). Tous les Pharaons n’exploitent pas ces données de la même façon. Voyons comment est géré une guerre offensive.
Au cours du premier empire, Mérenrê Ier, fils de Pépi Ier n’aura pas eu un règne très long (moins de dix ans). Il est mort tôt et son demi-frère Pépi II lui a rapidement succédé. Mérenrê a poursuivi la même politique que son père sur biens des aspects (économique, politique intérieur). Mais le fait véritablement intéressant de cette période (et sans doute de la VI dynastie) est que Mérenrê Ier s’est focalisé sur l’expansion de l’Egypte vers le sud, vers la pacification de la Nubie. Plusieurs campagnes militaires sont lancées et Mérenrê les pousse au sud d’Assouan, le long du Nil. Très vite, il comprend l’intérêt de ces zones fertiles (région de Kouch). Ces régions fourniront des denrées exotiques qui viendront agrémenter les tables égyptiennes. Un commerce et de nouvelles voies commerciales s’ouvriront et conduiront à une certaine prospérité. Mérenrê aura trouvé un débouché commercial à cette zone militairement stratégique car elle est un point de passage pratiquement incontournable des caravanes africaines. Le Pharaon est clairement dans son rôle d’apporter une dimension grandiose à son pays mais aussi d’étendre son influence ; même si cela a dû passer par l’annexation de la Nubie.
Pendant le moyen empire (entre -2000 et -1800 av JC) Sésostris III a été le grand Pharaon de cette époque. Il met en place notamment les bases d’une armée permanente. Et même si le Pharaon est éduqué pour devenir un guerrier d’élite, le trône se dote désormais d’une force de frappe concrète et tangible. Le Pharaon couple les fonctions de chef d’état avec celui de chef de guerre. Cette armée a permis, en autre, d’assoir sa suprématie au Proche-Orient. Plus généralement, le fait de consolider les frontières (ou de les étendre) contribue fortement à faire rayonner l’Egypte aux yeux du monde. Cela a pour effet d’attirer de la main d’œuvre compétente, des soldats, des artisans à la recherche d’emplois au sein d’un pays prospère. Clairement, la guerre de conquête a donné à son Pharaon une dimension de « gagnant ». Il est très important pour le peuple que le Pharaon favorise et met tout en œuvre pour que le pays soit plus grand, plus faste. C’est un engagement qui légitime le Pharaon sur le trône.
Continuons vers le nouvel empire avec Thoutmosis III en -1400 av JC. Ce Pharaon, au-delà de son histoire complexe avec sa belle-mère Hatchepsout, a été un dirigeant intelligent et courageux. Son œuvre est immense. En particulier lorsqu’il se rend compte que les frontières du pays ont été fragilisées avant son ascension au pouvoir. Sans doute que sa belle-mère (qui a eu un règne paisible) avait laissé les ambitions des pays voisins prendre des proportions difficilement contrôlables. Thoutmosis III a fermement soumis la Palestine et la Syrie ; gagnant au passage des surnoms avantageux tels que « maître de la force » ou « vainqueur des neuf arcs ». Ces guerres de conquête lui assurent une image de guerrier puissant, protégé des dieux. Il utilise l’art et les sculptures des bas-reliefs des temples de Karnak pour se mettre dans des situations de vainqueur. Véhiculant une image de guerrier victorieux sur une multitude d’ennemis, le Pharaon apparait comme imbattable. Cette invulnérabilité (gagné l’arc à la main) déteins sur sa politique, ses décisions, sa stratégie de chef d’état ; bref, son règne hérite de la même aura. (Annexe 1). Sans doute peut-on voir là, les premières utilisations de l’art dans un but politique. De nos jours, cela pourrait s’apparenter à une stratégie de communication dans le but de promouvoir un pouvoir central fort.
Comme nous l’avons vu, la guerre offensive faisait parti intégrante des préoccupations des souverains égyptiens mais le caractère de la personne, le contexte géo politique et aussi les ambitions personnelles conditionnaient souvent la levée des armes.
Mais la guerre défensive ou de reconquête n’est pas toujours évidente. Lors de la deuxième période intermédiaire (-2200 / -1550 av JC), certains peuples « asiatiques » appelés les Hyksos pénètrent en Egypte par le nord. Non de façon violente, mais grâce à de la main d’œuvre compétente comme des artisans ou des commerçants. Cette progression qui va du delta du Nil vers Memphis prendra presque cinquante ans sous le règne de la 13e dynastie. Les Hyksos font preuve d’intelligence dans leur mode d’intégration. Ils n’imposent pas leur propre système politique ; au contraire, ils continuent à utiliser le modèle égyptien. Ils utilisent les hiéroglyphes et continuent les rites religieux locaux (mais en favorisant le culte de Seth). Cette stratégie d’intégration est couronnée de succès car les égyptiens y voient clairement des avantages sans vraiment de désagréments. Les Hyksos leur apportent en effet leurs connaissances en matière de technologie. Ainsi, les égyptiens feront leurs premiers pas dans l’industrie du bronze et initient une nouvelle génération d’armement. Mais l’unité du pays est compromise car si le nord et toute la région du delta vit sous l’influence des Hyksos, les Pharaons, eux, sont retranchés plus au sud, à Thèbes. La défense ou la reconquête en vue de la réunification du territoire ne se fera que sous l’impulsion de Ahmosis (entre -1550 et -1524 av JC) qui chassera les Hyksos hors du territoire marquant ainsi l’avènement du nouvel empire.
Je distingue le cas de Ramsès II, gloire de la 19e dynastie entre -1279 et -1213 de ces Pharaons « offensifs ». Cet illustre Pharaon hérite d’une situation complexe avec l’empire Hittite. On sait que ces derniers harcelaient l’Egypte depuis des années et lui a même ravi plusieurs alliés (Amourou par exemple). La guerre est inévitable. Cette guerre n’est pas une guerre de conquête (ou peu), il s’agit de l’inévitable conclusion d’une relation déjà tendue. Son règne avait à peine commencé que Ramsès livre la bataille de Qadesh en -1274 av JC. Ce récit nous est parvenu grâce au poème du scribe Pentaour (annexe) mais aussi en étudiant les façades des temples de Karnak, de Louxor et Abou Simbel. Le fait que Ramsès soit un grand bâtisseur de ces monuments lui a clairement permis de « médiatiser » son plus haut fait d’arme. Et cela a fonctionné ! Car si, d’un point de vue purement militaire, le succès de Qadesh est contestable, il n’en demeure pas moins que Ramsès l’a transformé en formidable outil de communication. Ramsès a gagné une image de marque et l’immortalité ce jour-là.
Les guerres défensives n’ont pas toujours été couronnées de succès. C’est le cas de Nectanebo II (petit-fils de Nectanebo I). Ce Pharaon de la 30e dynastie (-360 à -343 av JC) subit depuis des années les ingérences de l’empire Achéménide avec Ataxerxès III à leur tête. L’empire perse est puissant mais est paradoxalement handicapée par sa taille gigantesque et des problèmes de gestion qui en découlent. Les états soumis tentent plusieurs rébellions (avec peu de succès dû à un manque de cohésion et de leadership) et le climat est instable dans tout le Proche-Orient. En -343, Ataxerxès lance son armée (commandée par des mercenaires grecques qui connaissent le terrain et les systèmes défensifs du Nil) vers l’Egypte. Mais la bravoure de Nectanebo (qui lui assure le commandement de ses troupes) ne suffit pas à rivaliser avec l’expérience des généraux grecques (mercenaires à la solde des perses) ; c’est la défaite. Nectanebo est obligé de fuir au sud, laissant le pays à la merci des Achéménides, mettant un terme à l’indépendance de toute l’Egypte.
Je précise que Ramsès II n’est pas à classer dans la catégorie des Pharaons qui « subissent ». Au contraire, il était énergique et brillant et a sans doute eu le rayonnement le plus important de tous « post mortem ». Mais je voulais souligner que même sous le règne des plus grands dirigeants, toutes les guerres ne sont pas forcément à l’initiative de Pharaon. Certaines attaques viennent des autres empires du Proche-Orient dont la puissance rivalise avec celle des Egyptiens. Tout dépend donc de comment Pharaon médiatise la guerre et des gains qu’il en retire pour son peuple.
En
conclusion, la guerre est avant tout un moyen pour Pharaon de consolider,
d’étendre l’Egypte à des fins de prospérité. Pharaon sert le peuple égyptien en
lui apportant le fruit de ses batailles récolté l’arc à la main et le sang sur
le glaive. Le butin est redistribué et vient enrichir toutes les couches
sociales, depuis le paysan qui bénéficie de nouveaux cheptels jusqu’au
fonctionnaire qui est payé grâce à l’or des vaincus. Mais la guerre permet
aussi de garantir une rentrée régulière de tribut des royaumes liges ; ce
qui assure des finances et des soldats en cas de conflits. Un pays prospère
attire des gens talentueux ; tout le monde y gagne. Le commerce se
développe et l’influence égyptienne grandit au fur et à mesure de ses succès
militaires. Mais on a vu que certains Pharaons transformaient ce devoir en
opportunité. Grâce à l’utilisation intelligente des décorations murales et des
temples, certains Pharaons malins enrobaient la guerre sous un voile de
propagande et de communication. Ils y gagnent l’immortalité, ce qui est une
juste récompense pour service rendu. Pour terminer, je rajoute que j’ai
volontairement écarté ce qu’on pourrait appeler « guerre civile et
religieuse ». Comme les rapports de force entre Pharaon (Akhenaton et sa réforme religieuse) et les grands prêtres ou les hauts
dignitaires ; les relations compliquées (et parfois funestes) entre les
membres de la dynastie des Ptolémée. Ce ne sont pas à priori des conflits
« armés », même si du point de vue de Pharaon, le danger est aussi
réel que la pointe d’une lance hittite.
Annexe

(photo prise par moi à Abou Simbel en 2010)

(photo prise par moi à Karnak en 2010, on voit Thoutmosis III tenant par les cheveux des soldats ennemis, il est reconnaissable avec son bras tendu et armé.)

Bibliographie
· Nicolas Grimal « histoire de l’Egypte ancienne »
· Quentin Ludwig « Comprendre l’Egypte ancienne »
· François Daumas « La civilisatio de l’Egypte pharaonique »
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